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Walter Ebelle EBOUMBOU : « Une industrie musicale ne prospère pas dans un pays qui ne prospère pas »

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On peut passer des heures à débattre du talent de nos artistes, de la qualité de nos productions, du manque de professionnalisme de tel ou tel maillon de la chaîne. Tout cela est vrai, et tout cela est secondaire. Une industrie musicale ne s’exporte pas d’un pays qui ne s’exporte pas lui-même, elle ne prospère pas dans un pays qui ne prospère pas.

Je travaille dans cette industrie tous les jours. Je vois les chiffres, les contrats, les artistes. Et plus je les regarde, plus j’arrive à la même conclusion : notre problème n’est pas artistique. Il est politique et économique, le reste en découle.

Distinguer la création de l’industrie

Précisons d’abord une chose, parce que l’objection arrive toujours : « Mais l’art naît aussi de l’adversité ! Regarde le blues, le reggae, le hip-hop. »

C’est exact, et c’est hors sujet. Le Mbolé est né dans les quartiers populaires de Yaoundé sans aucun soutien de l’État, et il est aujourd’hui le rythme le plus vivant du pays. Mais entre un genre musical qui existe et un genre musical qui fait vivre ses créateurs, qui génère des emplois, qui s’exporte et rapporte des devises, il y a tout un appareil économique : studios, salles, distributeurs, éditeurs, sociétés de gestion collective, banques qui financent, un public qui paie. Cet appareil, lui, ne pousse pas sur la débrouillardise. Il pousse sur la prospérité et sur la volonté politique. Le hip-hop est né dans le Bronx, oui. Mais il est devenu une industrie parce qu’il est né dans l’économie américaine, avec ses maisons de disques, son droit d’auteur appliqué, ses radios, son pouvoir d’achat. Le génie créatif était du Bronx ; l’industrie était de l’Amérique.

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Notre histoire le démontre déjà

On n’a même pas besoin d’aller chercher des exemples ailleurs. L’histoire de la musique camerounaise fait la démonstration toute seule. L’âge d’or de notre industrie du disque : les années 70 et 80, le makossa qui rayonne, Manu Dibango qui inspire jusqu’à Michael Jackson, les maisons de production qui enchaînent les albums, des artistes qui vivent décemment de leur art coïncide très exactement avec les années de croissance économique du pays. À titre d’exemple mon oncle Jules-Patrick Wonga à travers son label AFRICA OUMBA était un des premiers producteurs de cette génération, il a produit 28 albums de 1980 à 1984 de grands noms comme Ekambi Brillant, Penda Dallé, Emile Kangue, Nkotti François etc. Ce n’est pas une coïncidence. Un pays qui produisait de la richesse produisait aussi un public solvable, des circuits de distribution rentables, des producteurs capables d’investir.

Puis vient la crise des années 90. L’ajustement structurel, les salaires coupés, la dévaluation du franc CFA en 1994. Le pouvoir d’achat s’effondre et l’industrie du disque avec lui. Les distributeurs ferment les uns après les autres, la piraterie devient le mode de consommation par défaut, et les producteurs qui survivent le font en réduisant tout : les budgets, les ambitions, les cachets. Trente ans plus tard, nous n’avons jamais reconstruit ce que cette décennie a détruit. Nos artistes d’aujourd’hui héritent d’un marché que la macroéconomie a cassé avant leur naissance.

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Voilà la thèse de cet article, résumée par notre propre passé : la courbe de notre industrie musicale suit la courbe de notre économie. Elle ne l’a jamais quittée.

Les trois verrous de la consommation locale

Regardons maintenant le présent, côté demande. Pourquoi le Camerounais moyen ne fait-il pas vivre sa musique ? J’identifie trois verrous.

Le premier, c’est la propension à consommer les biens culturels. On ne naît pas consommateur de culture, on le devient. Cette propension se construit par l’éducation, l’école qui enseigne que l’œuvre a une valeur, que l’artiste exerce un métier et par des politiques d’incitation : avantages fiscaux pour les entreprises qui sponsorisent la création locale, commandes publiques, présence de la musique dans les programmes scolaires. L’État camerounais n’a jamais construit cela. Il n’existe aucune politique publique qui apprenne au citoyen que consommer sa propre culture est un acte économique. Résultat : même celui qui a les moyens ne pense pas à payer pour la musique, parce que rien, dans toute son éducation, ne lui a jamais dit que la musique se paie.

Le deuxième, c’est le pouvoir d’achat. Et là, aucune campagne de sensibilisation ne peut rien. Quand on n’arrive pas à joindre les deux bouts, un abonnement Spotify ou Apple Music, un billet de concert, ne sont pas des arbitrages qu’on refuse : ce sont des options qui ne se présentent même pas à l’esprit. Celui qui aime la musique cherchera simplement la manière la plus gratuite de la consommer. Ce n’est pas de la mauvaise volonté, c’est de l’arithmétique. Avec un SMIG à environ 41 000 FCFA, l’abonnement streaming représenterait une part du revenu qu’aucun ménage rationnel ne peut justifier. La consommation culturelle payante est une fonction du revenu disponible. Pas de revenu disponible, pas de marché. Pas de marché, pas d’industrie.

Le troisième, c’est l’absence de protectionnisme culturel. La réglementation camerounaise impose des quotas de contenu local dans les médias. Sur le papier. Dans les faits, l’État faillit à faire appliquer ses propres lois, et le public se retrouve surexposé au contenu étranger : nigérian, congolais, ivoirien, français, américain au détriment de la production locale. Or l’exposition fait le goût, et le goût fait la demande. Un auditeur qui grandit avec 80 % de musique étrangère dans les oreilles développera une préférence pour la musique étrangère. C’est mécanique. Les pays qui ont bâti des industries culturelles puissantes ont tous, à un moment, protégé leur marché intérieur : la France avec ses quotas de chanson francophone, le Nigeria avec ses politiques de contenu local, la Corée du Sud qui a fait de sa culture une politique d’État après la crise de 1997. Le protectionnisme culturel n’est pas du repli identitaire ; c’est de la stratégie industrielle.

Et l’offre n’est pas mieux lotie

Le tableau serait incomplet si l’on s’arrêtait à la demande, car les mêmes causes produisent les mêmes effets du côté de l’offre. Produire de la musique au Cameroun coûte structurellement trop cher pour ce que le marché peut rendre. L’électricité est instable, l’internet parmi les plus coûteux au monde rapporté au revenu, les salles de spectacle aux normes se comptent sur les doigts d’une main pour un pays de presque 30 millions d’habitants. Aucune banque ne finance un projet musical, parce qu’aucun cadre ne permet de valoriser un catalogue comme un actif l’œuvre n’est pas reconnue comme capital. La gestion collective des droits est engluée depuis des décennies dans des querelles que tout le monde connaît. Et l’artiste qui veut tourner à l’international affronte des visas incertains et des coûts de mobilité prohibitifs.

Chacun de ces verrous est une décision politique prise, ou jamais prise. L’infrastructure électrique est une politique. Le prix de l’internet est une politique. Le cadre bancaire est une politique. L’application du droit d’auteur est une politique.

En résumé : tout est politique. Le Cameroun n’a pas dix problèmes, il en a un seul, qui se décline dans tous les domaines de son activité : la gouvernance. Une gouvernance qui ne produit ni prospérité, ni prévisibilité, ni application de ses propres règles. La musique n’est qu’un des endroits où ce problème unique devient visible ; on pourrait écrire exactement le même article sur l’agriculture, le sport ou le numérique en changeant trois paragraphes.

La bonne nouvelle, si l’on veut la voir ainsi, c’est que ce diagnostic donne aussi la solution. Le jour où ce pays réglera sa question politique, son industrie musicale n’aura pas besoin qu’on la sauve : elle se relèvera d’elle-même, comme elle s’était élevée d’elle-même quand l’économie le permettait. Le talent, lui, n’a jamais manqué. Je le sais, tu le sais, nous le savons tous. La vraie question est ailleurs : avons-nous le courage nécessaire pour faire les sacrifices qu’il faut ?

Par Walter Ebelle EBOUMBOU

Managing Director Cameroon at KEYZIT

Business Development, partnerships & project management

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