Entre violences policières, rackets à petite échelle, gardes à vue abusives, impunité, surpopulation carcérale et conditions de détention indignes, l’Ong HURDA dresse un constat alarmant et propose des pistes de solutions concrètes.
Les faits sont têtus. À Garoua-Boulaï, ville frontalière de l’Est Cameroun avec la République centrafricaine, un moto-taximan a été roué de coups par des gendarmes en ce début du mois de juillet 2026, sous les yeux de témoins horrifiés. « Traité comme un animal conduit à l’abattoir », écrit l’Ong Human Rights and Development Agency (HURDA), qui dénonce une violence gratuite, humiliante, infligée à un travailleur essentiel de cette zone où le commerce transfrontalier fait vivre des milliers de familles.
Ceci n’est qu’un fait divers. S’agissant des droits humains au Cameroun, l’Ong évoque le calvaire des prisons surpeuplées où des détenus s’entassent dans des conditions qui heurtent la dignité humaine. Dans la plupart des prisons camerounaises, de nombreux détenus, pour fuir la chaleur étouffante des cellules ou le manque d’espace qui oblige à dormir assis, préfèrent dormir à la belle étoile, à la merci des intempéries et des moustiques. Ceux qui réussissent au prix d’énormes sacrifices à trouver une place en cellule se contentent de cartons ou du sol nu. Ce qui est en totale violation des règles minima de détention adoptées en 1955 par les Nations unies, qui recommandent des cellules ou des chambres individuelles pour deux personnes au maximum, et la séparation entre les prévenus en attente de jugement et les personnes condamnées, entre les jeunes et les adultes. Plus grave, dans certaines unités de police et de gendarmerie, des policiers et gendarmes violent systématiquement les droits des suspects, qu’ils maintiennent dans des cellules au-delà des délais prévus par les textes, en tronquant leurs procès-verbaux.
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Outre ce préjudice moral, les détenus subissent des conditions physiques de détention indignes des droits humains les plus élémentaires. Certaines cellules ne disposant pas de toilettes, les urines et les selles collectées sont mises dans un seau et transportées le matin vers les toilettes externes. Conséquence : l’évacuation tardive de ces excréments provoque l’empuantissement des cellules et des maladies. Les gardés à vues les plus aisés et ceux soutenus par des proches corrompent souvent les policiers ou gendarmes de faction pour s’installer dans les couloirs.
Des lois pour l’écran
Selon HURDA, le Cameroun dispose pourtant d’un arsenal juridique qui ferait pâlir bien des pays du continent africain. La Constitution, dans son préambule, proclame solennellement le droit à l’intégrité physique et morale. La Charte africaine des droits de l’homme et des peuples, en son article 5, interdit sans appel la torture et les traitements cruels. Et le Code de procédure pénale, article 132 bis, érige ces actes en crime, passible de lourdes peines pour tout agent public convaincu.
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Mais à quoi servent des textes quand ils restent lettres mortes ? À Garoua-Boulaï, comme dans tant d’autres localités du pays, les victimes se taisent, les témoins se détournent, et les auteurs présumés continuent de patrouiller, matraque à la main. Au Cameroun, l’État de droit sur le papier est exemplaire. Mais sur le terrain, il bégaie. Dans son constat, HURDA soulève une question que peu d’Ong osent formuler. « Ces gendarmes, ces policiers, qui les paie ? » Réponse : « Le peuple ». Chaque taxe, chaque droit de douane, chaque frais d’immatriculation acquitté par les motos-taxis. Ces petits débrouillards qui subissent des rackets à petite échelle et des violences physiques alimentent paradoxalement les caisses publiques d’où sortent les salaires des forces de l’ordre. On aboutit alors à une situation absurde. « Le contribuable finance son propre bourreau ». Le service public censé protéger se mue en instrument de terreur contre ceux qui le font vivre. Ce paradoxe, rarement évoqué dans les discours officiels, est pourtant au cœur de la crise de confiance entre les citoyens et leurs institutions.
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L’impunité, mère de tous les maux
Alors, pourquoi ces dérives persistent-elles ? Parce qu’elles sont rarement sanctionnées. Les procédures disciplinaires internes, quand elles existent, manquent de transparence. Les plaintes des victimes se heurtent à un mur de silence, voire à des intimidations. La hiérarchie, trop souvent, protège les siens. HURDA le dit sans détour. « Tant que l’impunité régnera, les violences continueront. La solution ne passe pas par des discours, mais par des actes. Des sanctions publiques, exemplaires, systématiques. Il ne s’agit pas de jeter l’opprobre sur toute une institution, mais d’en extirper les éléments qui la gangrènent ».
Une feuille de route pour demain
L’Ong propose trois pistes concrètes. D’abord, « une formation continue des forces de l’ordre aux droits humains. Pas un stage ponctuel, mais un enseignement régulier, évalué ». Ensuite, « des sessions de recyclage obligatoires sur la déontologie et l’usage proportionné de la force ». Enfin, et c’est le plus important, « la mise en place d’un mécanisme indépendant de contrôle et de sanction, qui ne dépende pas de la seule hiérarchie interne ». En réalité, le Cameroun ne manque ni de lois, ni de ressources, ni d’hommes et de femmes compétents. Ce qui lui fait défaut, c’est une volonté politique ferme de faire respecter ces lois, y compris contre ceux qui sont chargés de les appliquer. « La force aveugle n’a jamais bâti une nation », écrit HURDA. C’est une évidence, mais une évidence qu’il faut répéter. Le Cameroun de demain ne se construira pas sur la peur, mais sur le respect. Le respect du droit, le respect de la dignité de chaque citoyen, et le respect de la promesse républicaine.
Ange-Gabriel OLINGA BENG






