Porte voix de la jeunesse à l’Assemblée nationale, l’honorable Gaston Komba multiplie les politiques en faveur de cette frange de la population, en tant que président du Réseau parlementaire expérience jeunesse (REJE). Au milieu de plusieurs sollicitations, ce député du Nkam nous a reçus à l’hôtel des Députés à Yaoundé. Au menu de l’échange, le bilan du REJE, les failles du système éducatif, les capacités du président Paul Biya à gouverner le Cameroun…

Le mandat des députés va s’achever après avoir été prorogé par une loi. Quel bilan peut-on faire du REJE six ans après?
Depuis que le Réseau Parlementaire Expérience Jeunesse existe, la question de la jeunesse est beaucoup plus mise en exergue non seulement au niveau du parlement mais aussi au niveau du gouvernement et de l’opinion nationale. C’était ça le premier objectif, et le premier challenge que nous avons pu relever était d’ouvrir la porte du parlement a la jeunesse. Après avoir ouvert la porte du parlement à la jeunesse, on leur a ouvert la porte des décideurs. Vous voyez qu’aujourd’hui le Conseil national de la jeunesse a un peu plus de visibilité, ce qui n’était pas le cas avant la mise en place du réseau parlementaire expérience jeunesse. On a mis en place le parlement de la jeunesse qui est à sa deuxième édition aujourd’hui. L’objectif est de débattre des questions essentielles qui préoccupent les jeunes. La première édition du parlement avait porté sur le secteur agropastoral, la valorisation du secteur agropastoral et l’insertion des jeunes dans ce secteur là. La deuxième a porté sur l‘économie numérique. Ces parlements se tiennent toujours pendant la semaine de la jeunesse, et le troisième qui aura lieu le 09 février de l’année prochaine portera sur la professionnalisation des enseignements et son impact réel sur la jeunesse.
Au niveau institutionnel, le ministère de la Jeunesse et de l’Education civique mène des activités innovantes qui ont un impact en appui avec le REJE. Il y a un certain nombre de structures qui sont chargées de l’insertion économique et professionnelle des jeunes qui aujourd’hui ont des obligations de résultats. Vous voyez à quel niveau nous avons pu amener le gouvernement à avoir une plate-forme de coordination de toutes les structures d’insertion socio professionnelles des jeunes de telle manière à non seulement pouvoir évaluer le travail qu’ils font, mais avoir une base de données qui permet véritablement d’apprécier le travail de la jeunesse, d’identifier pour une question d’efficacité l’ensemble des jeunes qui ont été pris en charge par ce programme. Nous menons plusieurs activités à chaque session dont les plus importantes sont la caravane de vulgarisation des métiers agropastoraux auprès de la jeunesse. Qui chaque année fait le tour d’une région. Aujourd’hui nous sommes à la cinquième édition, et chaque caravane regroupe et mobilise entre 5000 et 10.000 jeunes. C’est l’occasion véritablement de valoriser et mettre en exergue les jeunes entrepreneurs agropastoraux qui se sont distingués. Depuis deux éditions, les meilleurs de chaque département et de chaque arrondissement visités par la caravane sont décorés à titre symbolique au nom du président de la République par le président de l’Assemblée nationale.

Nous avons plusieurs combats, c’est pourquoi nous avons décidé de nous attaquer au manuel scolaire en adoptant une loi qui réduit le nombre de livre pour une classe. C’est une grosse victoire. Nous avons aussi la question de la drogue et de l’alcoolisme en milieu jeune notamment en milieu scolaire qui est une problématique dont on s’est aussi approprié et qui a donné lieu à un certain nombre de recommandations et de résolutions. Nous donnons aussi la possibilité aux jeunes étudiants et élèves d’assister aux sessions plénières parlementaires ou il y a des débats sur des questions orales ou des questions sur des projets de loi.
Concernant la caravane, à la quatrième édition qui s’est tenue à Ebolowa, parmi les mesures prises il y avait l’introduction des enseignements liés à l’agriculture dans le programme scolaire. Qu’est ce qui coince?
L’année dernière on a validé ces programmes et si vous vous renseignez vous verrez qu’on a valorisé le travail manuel. C’est l’une des batailles qu’on a mené. Au niveau de l’enseignement on en a trois : la première était celle de donner plus d’importance à l’éducation à la citoyenneté et de coller des exemples de l’éducation à la citoyenneté aux réalités que vivent les jeunes. Nous avons même mené une action symbolique avec le président de l’Assemblée nationale au lycée général Leclerc où nous sommes allés assister à une leçon d’éducation à la citoyenneté qui était dispensée par les élèves, en présence de feu le ministre Bapès Bapès et du ministre de la jeunesse de l’époque. C’est ce qui a abouti à la revalorisation et la prise en charge de cette matière. Le deuxième objectif est de donner du contenu au travail manuel afin que le travail manuel soit pratique. Ainsi à la fin des études, si on n’a pas l’opportunité d’avoir un travail en fonction de sa formation, on exercera au moins une activité. La troisième activité est l’enseignement de l’agriculture et de l’élevage dans les collèges. Tout un comité a été mis sur pied à cet objectif et les curricula des programmes ont été revus. Vous pouvez constater que l’enseignement de l’agriculture dans les programmes scolaires est effectif depuis cette rentrée. Voilà autant d’avancées à l’actif du réseau. Le seul challenge qui n’a pas encore été réalisé c’est celui de l’introduction des cours d’entreprenariat qui permettrait qu’on change les paradigmes à partir de la classe de cinquième. Ce qui amènerait les jeunes à s’auto-employer. Nous avons veillé à ce que ces matières soient introduites dans les structures de formation des enseignants (Enieg, Eniet). Il faut à tout prix qu’on y introduise les modèles sur la création des entreprises pour permettre à ceux-là d’être capables d’enseigner l’entreprenariat. Le secteur privé est une véritable niche de création de richesse.
Avec l’introduction cette année des langues étrangères telles que le chinois, l’Italien et le latin à partir de la seconde, au dépens des langues locales, quel impact sur la jeunesse?
Nos pays sont confrontés à un double défi : celui de la conservation de son identité mais aussi le défi de la mondialisation. Il faut donc trouver le juste milieu entre ces deux défis c’est-à-dire, tout faire pour préserver nos langues communautaires tout en restant ouverts à la mondialisation. La difficulté intervient au niveau où on retrouve aujourd’hui plus de mariages inter ethniques. Lorsque des parents -qui sont le plus souvent partis au boulot- parlent le français ou deux langues différentes, la réception par les enfants devient un peu moins évidente. Le défi est donc de vulgariser nos langues en les introduisant dans des sites Internet et autres réseaux sociaux, de telle manière que le jeune qui est intéressé par une langue communautaire la retrouve sur internet. Cela intéresserait même les Camerounais qui sont à l’étranger, qui pourraient étudier les langues telles le medumba, le duala en ligne. Il faut savoir qu’en dehors du chinois, toutes les autres langues existaient déjà dans le cursus scolaire au Cameroun. On devrait mieux parler ces langues étrangères pour pouvoir être compétitifs sur le marché international de l’emploi. C’est un dilemme mais nous sommes obligés de passer par là car le repli sur soit n’a jamais avancé personne.
S’il arrive que vous soyez reconduit en 2019, quels seront vos défis dans le cadre du réseau ?
Il sera avant tout question de consolider les acquis mais aussi de relever trois grands défis : le premier est d’amener les jeunes à se réapproprier les valeurs morales qui ont tendance à disparaître; il y a aussi le défi du comportement. Quand vous observez les comportements des jeunes de nos jours, vous vous rendez compte que les parents ont abandonné leur devoir en matière d’enseignement des comportements et savoir-vivre. De nombreux jeunes ne savent pas dresser un lit juste parce que les parents n’ont pas eu le temps de leur apprendre. Il faut donc un réel retour aux valeurs locales et ne pas se laisser endoctriner par les médias nouveaux. Si nous voulons bâtir notre Etat sur des socles solides, il est temps de mieux expliquer la notion d’Etat pour éviter des replis identitaires tels que nous pouvons le constater dans le climat social actuel. Les décideurs devraient en faire une priorité. Ce que les Camerounais doivent savoir c’est qu’on ne construit pas un Etat dans sa globalité. Chaque régime dans un Etat doit se fixer ses priorités. Celles du premier régime du président Ahidjo étaient de construire l’Etat, de consolider l’Etat dans ses frontières et de faire en sorte que l’Etat existe sur les 475. 000 km2 qui lui appartiennent. C’était ça la priorité. Mettre les fondements de l’Etat et commencer à poser les jalons du vivre ensemble.
Le deuxième régime, celui du président Paul Biya a eu une double mission à mon avis (je peux me tromper). La première était de consolider cet acquis parfois avec douleur, en le renforçant pour préserver la liberté. Ce qui peut expliquer et justifier le fait qu’on est passé d’une République unie à une République fédérale puis à une République unique, pour faire comprendre aux gens que la période où nous étions séparés à cause de deux langues est dépassée. Le deuxième objectif était de poser les bases du décollage économique camerounais. C’est pour ça que le président de la République Paul Biya est entré dans la mise en place des projets structurants. Malheureusement son régime a subi deux crises financières qui n’ont pas aidé à l’atteinte des objectifs. Aujourd’hui on peut se rendre compte qu’il a pris un certain nombre de priorités dans certains secteurs : l’hydroélectrique qui est le fleuron de l’industrialisation d’un pays, le secteur routier à travers le bitumage des routes qui vont vers tous les pays voisins, ceci pour mettre le Cameroun au cœur des échanges avec ses voisins et ainsi booster notre économie. Vous avez même le domaine portuaire où il y a un certain nombre de choses qui sont faites. Malheureusement le président Biya lui-même ne vivra pas les effets induits de ces projets structurants qui vont booster l’économie, car on va commencer à ressentir les effets dans dix ans ou dans quinze ans, avec les routes et les autoroutes.
En tant que député Rdpc, quelles seraient les prochains objectifs du régime Biya, s’il remporte l’élection ?
Je pense que les prochaines priorités de ce régime seront celles de développer chez les Camerounais le sens de l’entreprenariat, le sens de l’activité et le deuxième sera d’introduire dans nos réflexes au quotidien le sens de l’intérêt général. Un autre socle qui définit bien les réalisations du régime actuel, le boom de l’éducation. Mais il va falloir que le troisième régime continue l’implémentation de ces socles, pour voir les fruits certainement après 2025. L’accent devra être mis sur la professionnalisation des enseignements en développant davantage l’enseignement technique.
A propos de la présidentielle, à 85 ans ne trouvez-vous pas que le président Paul Biya ne soit plus en capacité de diriger le Cameroun?
On ne dirige pas un Etat avec la force physique, au contraire. C’est avec la sagesse, et un Etat aussi complexe que le Cameroun, où il y a autant d’intérêts et de divergences, où il y a une alchimie à faire pour préserver le sentiment d’appartenance à une même nation, on a besoin d’un homme d’expérience. Ne soyons pas séduits par les expériences de rajeunissement cosmétiques du pouvoir car les réalités du pouvoir en Europe sont différentes de celles de l’Afrique. En occident, l’Etat est bien structuré et il y a un bon nombre d’acteurs qui intervient dans la prise des décisions. C’est pourquoi dans les pays africains on a besoin de quelqu’un qui a fait ses classes dans le sérail. Au lieu de parler de révolution comme tous les Camerounais, il faudrait plutôt parler d’évolution au sein du sérail pour préserver la stabilité dans ce Cameroun très complexe. On assiste aujourd’hui à une recrudescence du repli identitaire dans notre pays. Il faut comprendre qu’il y a un temps pour tout et le temps actuel du Cameroun veut qu’il y ait un homme d’expérience à la tête de notre pays. Qui conduit les affaires avec beaucoup de tempérance et beaucoup de sagesse, sinon je peux vous rassurer qu’on ne parlera plus du Cameroun dans un certain nombre d’années. Si le fait d’être âgé constitue un handicap physique, il ne constitue pas un handicap de sagesse. Il faut plus un changement au niveau des mentalités qu’au niveau du président de la République. L’avenir du Cameroun loin d’être un défi individuel est un défi collectif. Je remercie Dieu de m’avoir permis d’être député car depuis lors, je connais un peu mieux le Cameroun ainsi que les origines de plusieurs de nos problèmes, car il faut pouvoir intégrer que la vision qu’on a depuis Etoudi et celle depuis son salon à Makepe sont différentes. D’Etoudi on a une vue globale alors que quand on est chez soi, on a plutôt une vue partielle. Et cela s’est vu dans l’évolution de la crise dite anglophone car n’eut été la sagesse et la retenue du président Biya, on serait déjà disloqué. Même si certains ont pris la voie des armes il n’en demeure pas moins que ce sont nos compatriotes.
Entretien avec Valgadine TONGA