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Enrôlement de Camerounais dans l’armée russe : les proches des victimes marchent pour interpeller Yaoundé et Moscou

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Alors que s’ouvre le troisième Forum économique et humanitaire Russie-Afrique, ce 28 octobre 2026, des familles camerounaises se sont rassemblées devant l’ambassade de Russie, au quartier Bastos, à Yaoundé. À l’appel du collectif « Ramenez nos fils et nos frères », elles demandent la fin des recrutements de Camerounais dans l’armée russe sous couvert de promesses d’emploi, des informations sur leurs proches disparus et la restitution des corps de ceux annoncés morts.

À la simple évocation de la Russie, Olive Tueche Fambie et Gali Catherine, épouse Njok, sursautent. Leurs mines tristes laissent place à la stupeur. À peine l’une d’elles tente-t-elle d’expliquer son état de choc que les larmes perlent. « Quand j’entends ce mot, j’ai la chair de poule », confient-elles. Ces deux dames, vêtues de noir en signe de deuil, sont assises dans un restaurant du quartier Bastos, non loin de l’ambassade de Russie. Elles ne se connaissaient pas jusqu’à ce que leurs époux, soient enrôlés de force dans l’armée russe et annoncés morts au combat. Depuis lors, elles se consolent mutuellement et mènent le même combat pour le retour des corps de leurs conjoints. Le rendez-vous de ce mercredi 28 octobre 2026 s’inscrit dans cette démarche.

Le collectif « Ramenez nos fils et nos frères » a organisé une marche pacifique jusqu’à l’ambassade de Russie afin d’appeler Moscou et l’État camerounais à collaborer pour démanteler les filières de recrutement clandestin de Camerounais dans l’armée russe. « Ramenez nos fils. Ramenez nos frères », se lamentent les marcheurs. Sur les affiches qu’ils brandissent, on peut lire : « Pour eux, nous marchons… Nos frères ne sont pas de la chair à canon… On leur a promis un emploi, on leur a donné un fusil… Ils avaient une famille, un nom et un avenir… ». Derrière cette mobilisation, il y a des enfants qui attendent leur père, des femmes sans nouvelles de leur conjoint et des parents qui cherchent à faire leur deuil. « Il y a des Camerounais qui sont enrôlés dans l’armée russe. Mais comment sont-ils enrôlés ? Il y a des réseaux clandestins qui recrutent ces jeunes aux yeux de tout le monde. Ils font leur sale besogne librement. Nous, on a mobilisé des gens qui ont des familles pour que l’État puisse agir, premièrement l’État camerounais et l’État russe ensemble, vu que les deux États sont amis. Qu’ils agissent pour mettre fin à ce fléau », explique Paul Silver Yede, porte-parole et cofondateur du collectif. Et d’ajouter : « Nous lançons l’alerte depuis 2024, parce que ce phénomène qui endeuille des familles a de nombreuses conséquences. Des familles sont privées de leur fils. Des femmes sont privées de leur mari. Des enfants sont privés de leur papa. Les familles n’ont même pas accès aux dépouilles. »

Des familles sans nouvelles

Papa Ngong Sandjoumbi recherche son fils, Mbondjock Sami, âgé de 20 ans. Selon son témoignage, le jeune homme lui a annoncé la fin de sa formation militaire et son départ au front. Son père n’a plus eu de nouvelles jusqu’au jour où, après plusieurs alertes, il a appris que son fils était mort dans un bombardement, avec une vingtaine d’Africains. Depuis, il n’a toujours pas récupéré sa dépouille. Au ministère des Relations extérieures, dit-il, on lui a expliqué qu’il était difficile d’obtenir des informations, son fils n’étant pas passé par ce ministère. « Je viens à cette marche pour demander qu’on me renvoie le corps de mon fils », déclare-t-il, affaibli par la douleur. S’il est difficile, tacitement interdit pour un homme africain de pleurer, papa Ngong a éclaté en sanglots devant les micros des médias. Sa peine pèse plus lourd que son orgueil. « Si mon fils est mort, donnez-moi son corps. C’est tout ce que je demande », dixit Ngong Sandjoumbi.

Lire aussi :Le Sentier des Affligés affranchis : cet hideux visage de la guerre !   

Olive Tueche Fambie, mère de trois enfants, est sans nouvelle de son compagnon, Michel Donald Djokwe, parti en Russie le 2 mai 2025. Elle raconte qu’il pensait y travailler dans le bâtiment, puisqu’il était maçon. « Ils sont partis par voie légale, vu que leurs passeports portaient le visa de l’ambassade de Russie. Il était du voyage avec le mari d’Olive. On leur avait dit qu’ils partaient travailler dans le bâtiment. À leur arrivée, ils ont été logés et pris en charge. C’est après une semaine qu’on leur a dit de se rendre au ministère russe de la Défense pour signer des contrats de travail. Quand mon mari m’en a parlé, je lui ai dit que c’était louche. Il n’avait pas les qualifications pour travailler au ministère de la Défense. Il m’a dit qu’on leur avait assuré qu’ils seraient chargés du ménage et du rangement. Quand ils ont signé les contrats, leurs documents et leurs passeports ont été récupérés, y compris les contrats. Deux semaines plus tard, il m’a dit qu’on était en train de les emmener dans un camp militaire pour se former. J’ai refusé, mais il m’a dit qu’on ne lui avait pas donné le choix : s’il refusait d’aller à la guerre, il serait tué sur-le-champ. »

Ces échanges remontent au 18 juillet 2025, date de leur dernière communication. Trois mois passent. « En novembre 2025, j’ai commencé mes recherches sur les réseaux sociaux et contacté les numéros d’urgence qu’il m’avait donnés. J’ai alors appris que Michel était tombé sur le champ de bataille le 18 juillet, à la période où nous avions cessé de communiquer. » Depuis qu’elle a reçu cette information, le 10 décembre 2025, toutes ses démarches auprès du ministère des Relations extérieures (MINREX) et de l’ambassade de Russie au Cameroun sont restées sans suite. « Quand j’ai appris la nouvelle, je suis venue à l’ambassade pour me renseigner sur la démarche à suivre pour récupérer le corps. Je n’ai même pas été reçue. Les vigiles et les policiers m’ont refoulée, prétextant que je n’avais aucun document prouvant que mon mari était dans l’armée russe. Je veux le corps de mon mari. C’est ce qui m’amène à cette marche. On a enterré un cercueil vide, mais je veux le corps de mon mari pour l’enterrer dignement, afin que son âme repose en paix et que moi aussi, je retrouve ma paix », déclare Olive Tueche Fambie, en sanglots.

Neuf mois sans contact

Gali Catherine, épouse de Njok Pierre, partage la même douleur. Son époux a suivi une promesse de travail en Russie. À la place, une tenue militaire et une arme lui ont été remises. Le bureau feutré qu’il espérait a cédé la place au terrain de bataille. Selon son épouse, il a été utilisé comme chair à canon dans la guerre russo-ukrainienne. Il est parti avec l’avenir qu’il préparait pour son épouse et leurs cinq enfants. Gali Catherine n’a plus de nouvelles de son mari depuis le 4 février 2026. Elle raconte que celui-ci lui avait expliqué avoir été trompé sur la nature du travail qui lui était proposé. Il lui avait notamment confié que des hommes étaient envoyés en première ligne et que les Africains étaient exposés aux mines. Elle rapporte aussi qu’il avait travaillé à creuser des tunnels et avait été hospitalisé pour une infection au pied.

« Après plus d’un mois sans nouvelles, il m’a finalement écrit en août. Il m’a raconté que ce qu’il avait vu n’avait rien à voir avec ce qu’on leur avait dit. Ils avaient été trompés. Il m’a dit que les Russes envoyaient les Africains devant, tandis qu’eux-mêmes restaient derrière. S’il y avait des mines, c’étaient d’abord les Noirs qui sautaient dessus. Il m’a dit qu’il n’était pas sûr de revenir vivant et m’a demandé de prendre soin de mes enfants », raconte Catherine. Depuis leur dernier échange, elle ignore si son mari est vivant ou mort. Celui-ci lui avait demandé de conserver son numéro de téléphone au cas où les autorités auraient besoin de la joindre. Aucun appel ne lui est parvenu.

Dans son communiqué, le collectif demande aux deux États d’agir contre les filières de recrutement et de faire la lumière sur les disparitions. Paul Silver Yede insiste sur le caractère citoyen de la mobilisation et refuse toute récupération politique. « C’est une marche pacifique. Il n’y a rien de politique derrière, rien de partisan. Nous soulignons que nous ne voulons aucune récupération politique de cette marche. C’est un collectif social, pacifique, citoyen et humanitaire. »

À Bastos, les familles sont venues chercher des réponses. Pour certaines, la priorité est de retrouver un proche vivant. Pour d’autres, elle est de récupérer une dépouille et de faire leur deuil. Le calendrier de cette marche n’est pas anodin. Le collectif a choisi la date de l’ouverture du troisième Forum économique et humanitaire Russie-Afrique pour attirer davantage l’attention du président de la Fédération de Russie et des chefs d’État africains.

Valgadine TONGA

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