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Raoul Lemopi Tsasse : Baccalauréat A 2021 : «On assiste à un génocide intellectuel»

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Secrétaire d’arrondissement Douala III du Syndicat national autonome de l’enseignement secondaire (Snaes), Pleg de philosophie au lycée bilingue de Nylon Brazzaville, Raoul Lemopi Tsasse revient sur les scandales qui ont émaillé l’examen du Baccalauréat 2021

Secrétaire d’arrondissement Douala III du Syndicat national autonome de l’enseignement secondaire (Snaes), Pleg de philosophie au lycée bilingue de Nylon Brazzaville, Raoul Lemopi Tsasse revient sur les scandales qui ont émaillé l’examen du Baccalauréat 2021 série littéraire au Cameroun.

Qu’est-ce qui s’est passé avec les épreuves du Baccalauréat série littéraire ?

Avant de répondre à cette question, je voulais rappeler que l’examen du Baccalauréat 2021 s’est déroulé à demi-teinte. Il y a des points positifs et des points négatifs. Parlant des points positifs, nous pouvons en citer trois : l’organisation matérielle de cet examen qui a pris en compte la question du coronavirus. A la place de trente candidats par salle, c’était 24 cette fois, pour respecter les mesures de distanciation sociale. Cet aspect a des conséquences positives directes sur la qualité des diplômes qu’on décerne à l’enfant, parce qu’on a au moins la garantie que les risques de communication aient été réduits et que l’enfant qui réussit ait mérité son examen dignement. Le troisième point c’est la gestion de ces enfants une fois hors des salles de classe parce que les dispositions fortes ont été prises pour empêcher les populations riveraines d’intégrer les centres. Vous savez que l’année dernière, la fraude massive observée était aussi liée à l’intrusion des populations riveraines dans le campus, et qui d’une manière ou d’une autre, œuvraient à distribuer les informations çà et là. C’est un très grand coup de chapeau qu’il faut tirer à Madame le ministre des Enseignements secondaires et à l’OBC. Mais ces points positifs qui auraient pu rendre crédible cet examen se sont plutôt retrouvés en train d’être bafoués par de gros scandales qu’on a enregistré lors de l’examen.

Parlons justement de ces scandales…

Si on considère uniquement la série Terminal littéraire, l’épreuve de Philosophie a ouvert le bal de toutes ces dérives. D’abord le contenu de l’épreuve. C’est une épreuve qui couvrait le programme à peine à 10%, puisque le sujet 1 qui portait sur ‘’la responsabilité de l’homme excellent en Afrique’’ se rapproche beaucoup plus en terme de champ théorique dominant des programmes de classe de 1ere, que des programmes de Terminal. Le sujet 2 qui mettait en discussion une pensée de Montaigne était le plus ambigu et le plus polysémique ; de plus, du point de vue interprétatif, renvoie au chapitre 1 en classe de Seconde. Du coup, on a essayé de relire l’arrêté du Premier Ministre qui traçait les grandes lignes de la reforme qu’il y a eu lieu dans le système éducatif camerounais et qui, en raison de la pandémie du covid, a travaillé à montrer les axes majeurs qu’il fallait suivre pour monter les épreuves que ce soit en philosophie, en mathématiques et autres. En réalité, l’Approche par les compétences (Apc) puisque c’est de ça qu’il s’agit, demande aux examinateurs de structurer l’épreuve en deux grandes parties. La partie A porte sur la Vérification des ressources, et la partie B porte sur la Vérification de l’agir-compétent.

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Ce qu’il faut bien remarquer dans l’épreuve de Philosophie, c’est que les compétences qu’on veut évaluer ne se retrouvent pas dans les notions qui sont mises en discussion. Cerise sur le gâteau, l’épreuve de Philosophie ne porte pas l’intitulé de la matière. C’est-à-dire que, on voit sur l’épreuve : Office du Baccalauréat du Cameroun, Paix-Travail-Patrie, coefficient, série, et puis partie A. On ne sait pas si c’est un tract qui a été lancé. On n’a porté nulle part épreuve de Philosophie. Il a fallu à l’enfant de lire l’épreuve pour s’en rendre compte, et de se référer à l’emploi du temps. C’est une faute très grave.

Quid des autres matières ?

Les plus gros problèmes commencent en Histoire, parce que c’est l’Approche par les objectifs qui a été ressuscitée, en lieu et place de l’Approche par les compétences. Si vous prenez  l’épreuve d’histoire en Terminal littéraire, le premier sujet c’est la dissertation. Le second sujet c’est l’explication de texte. Pourtant, c’est cette année que l’Apc arrive en Terminal. En clair, l’élève qui présente le Bac cette année, est un ancien élève de 1ère, qui depuis la 6ème est nourri à la sauce de l’Apc. Il arrive en Terminal où on se retrouve en train de l’interroger  sur l’Approche par les objectifs (Apo). N’ayant jamais entendu parler d’une dissertation historique ou de l’explication de texte, mettez-vous un peu à sa place. Qu’est-ce qu’il va écrire ? En vérité il n’aura rien à écrire. Quelle perception aura-t-il de ses enseignants ? Les « noyeurs ». Parce qu’il va se dire que ses enseignants tout au long de l’année scolaire lui ont enseigné autre chose que ce qu’on leur a demandé d’enseigner, du point de vue méthodologique et du point de vue des contenus. Les contenus ne sont pas conformes à ceux du programme, la méthodologie n’est pas indiquée pour les élèves dans un contexte d’Approche par les compétences. C’est la même chose qu’on voit en Education à la citoyenneté et à la morale (Ecm). C’est l’Approche par les objectifs. En Mathématiques, on ne voit nulle part la première partie, nulle part la deuxième. C’est-à-dire qu’on n’a ni la Vérification des ressources, ni la Vérification de l’agir-compétent. L’enfant se surprend avec une épreuve de Mathématiques  de trois pages pour 3heures. Il ne connaît pas s’il va appliquer dans la résolution des exercices, l’Approche par les objectifs ou l’Approche par les compétences. Voilà de manière synthétisée les dérives observées cette année, qui nous laissent pantois, parce que l’année dernière, c’était la question de la fraude qui avait défrayé la chronique.

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Que compte faire la communauté éducative, notamment le Snaes ?

Nous les enseignants avons fait une année blanche. J’ai dit à un de mes collègues que ma présence a été inutile au lycée. Il n’aurait pas fallu qu’un élève soit venu à l’école pendant neuf mois, pour affronter ce genre d’épreuves, puisque les contenus des épreuves ne rappellent pas sa présence à l’école. A la question de savoir ce que nous entendons faire, je veux déjà dire qu’il n’y a pas encore eu une réflexion concertée à ce niveau. Les réflexions sont encore disparates. Ça chauffe dans les fora.

 

Les candidats au Baccalauréat série A et plusieurs enseignants sont indignés face aux épreuves notamment de Géographie et de Philosophie qui n’ont eu aucun rapport avec le programme dispensé pendant l’année

Lycée Joss.

A ce stade, quelles peuvent être les éventuelles solutions ?

Moi je pense qu’à pareille circonstance, Mme le ministre des Enseignements secondaires, Pr. Nalova Lyonga devrait faire une sortie publique, d’abord pour expliquer les causes de ces dysfonctionnements ; parce qu’il faut le dire, un mois avant le début des examens, il y a eu un gallot d’essai qui était l’épreuve zéro. On n’a pas observé ce genre de dysfonctionnements. On ne sait pas ce qui s’est passé par la suite pour que subitement on se retrouve avec des sujets qui n’ont rien à voir avec ce qu’on a enseigné. Je suggère que Mme le ministre fasse une sortie d’abord pour clarifier et pour lever les zones d’ombre dans la communauté éducative. Quelle rassure les élèves sur la manière donc ces différentes épreuves vont être traitées et corrigées. J’ai essayé de faire un petit travail. Si on ajuste les notes comme on en a l’habitude lorsqu’une information malsaine a glissé dans une épreuve sans qu’on ne s’en rende compte, comment ça va se passer ? Vous avez la Philosophie (coef 4), l’Histoire (coef 2), les Mathématiques (coef2), l’Ecm (Coef 2). Ça fait en tout coefficient 10. Si on prend en compte les éléments querellés, on sera en train d’ajouter 94 points à chaque élève de Terminal littéraire, sans qu’on ait même commencé à corriger les copies. C’est l’équivalent de 3,75 de moyenne si mes calculs sont bons.

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Est-ce que vous-mêmes ne lisez pas derrière cela, les marqueurs d’une injustice sérieuse parce qu’on sera en train de donner aux élèves qui sont partis sur le même pied d’égalité (les littéraires, les scientifiques, les bilingues) des points qu’ils n’ont pas véritablement mérités ? Il y aura un coup dur sur la validité de ce diplôme qui sera délivré, sur la perception que la communauté nationale et internationale aura du Bac littéraire de cette année, et enfin les appréhensions que les élèves de 1ère qui arrivent en Terminal auront  du Bac.

Est-ce qu’il ne faudrait pas simplement reprendre les épreuves querellées ?

C’est ce que souhaitent plusieurs enseignants. Le coût économique est aussi fort parce qu’une épreuve qu’on reprend c’est tout un mécanisme qu’on met en jeu, qui lui aussi demande un certain coût. Il y a les surveillants à payer, les feuilles de composition, le transport… Une bonne frange d’enseignants dit ne pas être prête à corriger ces épreuves, parce qu’ils ne peuvent pas corriger ce qu’ils n’ont pas enseigné. Une évaluation c’est le contrôle de l’acquisition des savoirs chez l’enfant, et c’est uniquement les savoirs qu’on a d’abord dispensé. Si nous prenons en Philosophie par exemple, on a à peine 10% du contenu enseigné qui se retrouve sur l’épreuve. Les grands manquements qu’on a observés dans cet examen ont aussi pour effet de saboter ou sacrifier l’enseignant, qui apparait désormais devant ses apprenants comme un paria. L’autorité de l’enseignant étant remise en question ici, l’enseignant passe pour un laisser-pour compte. Celui donc la voix ne compte pas et que la seule chose qui a un sens c’est ce qui vient de l’inspection nationale ; ce qui est dangereux. On assiste en ce moment à une forme de génocide intellectuel. Certains ont parlé d’un coup d’Etat scientifique parce que justement, le gallot d’essai s’est bien passé. Pourquoi c’est à l’examen officiel que les problèmes commencent à se poser ? Est-ce qu’il n’y a pas les gens qui tirent les ficelles dans l’ombre pour mettre en perspective l’incapacité du gouvernement à organiser un examen certificatif ? Ce sont des choses à prendre très au sérieux. Est-ce qu’il ne faut pas aussi questionner le type de personnes qu’on recrute pour travailler à l’Obc, surtout qu’on est dans une administration de faveur où on ne sait pas véritablement les critères de nominations des gens à l’Obc ? La nomination aussi des inspecteurs pédagogiques pose problème. Ils sont nombreux qui n’ont jamais mis le pied sur le terrain mais qui sont inspecteurs. Ils vont inspecter quoi ? Les dérives de cette année mettent aussi en lumière un type de dysfonctionnements. Je ne sais pas qui va payer la facture, si ce sont les enseignants, les élèves, les parents ou si c’est Mme le ministre des Enseignements secondaires. Actuellement nous attendons d’elle une sortie.

Entretien avec Valgadine TONGA

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1 Comment

  1. Belle analyse de la situation

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