Corruption : l’Etat spolié au profit du privé

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Le retour des pluies dans la ville de Douala a toujours le même effet tous les ans, celui de nettoyer les rues et les routes et dévoiler à la face de tout le monde leur vrai état, c’est-à-dire dégradé. Les légères couches de terres et de gravillons qui masquaient les trous sont lavés par les premiers torrents, et il ne reste que des trous béants.

A la cité Kotto dans l’arrondissement de Douala Veme par exemple, le carrefour du bloc H baptisé «poubelle» ou «ravin» est maintenant complètement coupé par un lac, la chaussée s’étant creusée sur près d’un mètre. Les véhicules y passent désormais une épreuve de cross-country, et ce sont les plus forts qui s’en sortent. Les pluies ont également fait ressortir tous les défauts du tronçon carrefour des immeubles Kotto vers le lieu-dit carrefour ancienne pharmacie. Le Carrefour Rhône Poulenc à Maképé pourrait aussi faire l’objet d’étude des reliefs accidentés pour les étudiants de géologie. A Logpom, toujours dans l’arrondissement de Douala V, les taxis n’osent plus quitter l’axe principal, toutes les routes qui entrent dans le quartier sont dans un état de délabrement très avancé. L’accès au lycée ou à l’hôpital dit des sœurs est un chemin de croix.

Dans l’arrondissement de Douala IIIeme cette fois, le tronçon de route rail-château à Nyalla est devenu une légende. La chaussée est à tel point impraticable que les véhicules se fraient un chemin plutôt au trottoir, qu’ils atteignent facilement. On peut multiplier à l’infini les exemples dans tous les arrondissements de la ville de Douala, on pourra même dupliquer cet état des routes dans la ville de Yaoundé et autres métropoles urbaines du Cameroun, qu’on aura de la matière.

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Contraste bien public/propriété privé

L’idée ici n’est pas de relever la démission de l’Etat pris en ses démembrements que sont les collectivités territoriales décentralisées, dans son rôle d’entretien de la voirie urbaine. Il s’agit davantage de relever le contraste entre ces routes mal famées et les bâtisses qui se dressent tout le long dans tous les quartiers. Le Cameroun semble en effet être le seul pays au monde où on marche sur les routes les plus dégradées, pour entrer dans les maisons les plus cossues. Bref, tout coup d’œil averti sur l’image que projette l’association maison-routes dans les quartiers, constate que la chose publique a été simplement abandonnée au profit de la propriété privée. Comment peut-on en effet comprendre que les routes soient si mauvaises, mais les maisons tout le long soient si bien construites et luxueuses ? Comment l’Etat, qui a priori est le premier détenteur des richesses nationales peut avoir ses infrastructures aussi mal loties, alors qu’à côté la propriété privée est aussi bien faite ?

Les deniers publics dans les poches privées

La réponse est évidente à l’analyse, c’est que les richesses supposées se retrouver dans les caisses de l’Etat se sont simplement retrouvées dans des poches privées. L’Etat a été spolié au profit du privé, par le truchement d’un fléau appelé corruption. Le fonctionnaire du cadastre, des impôts, de la douane, de la justice, de la police, des mines, personne ne se gêne plus pour réaliser des investissements les plus insolents dans le quartier, dont le coût n’a rien à voir avec son niveau de salaire. Le prestataire de service auprès de l’Etat, les entrepreneurs adjudicataires des marchés publics, le contrôleur de ticket au péage, le fournisseur auprès de l’Etat, tous roulent carrosse au quartier, changent de voitures à volonté, dépensent sans réfléchir dans les caves, snack set boites de nuit. En somme, le privé s’engraisse pendant que l’Etat maigrit. Le privé s’enrichit pendant que l’Etat ploie sous le poids des dettes. Le privé dresse des immeubles de plus en plus hauts pendant que les routes publiques tout en bas se dégradent d’années en années.

Les coups d’épée dans l’eau du régime

Tout le monde sait ce qui se passe, tout le monde en parle, mais personne ne fait rien. N’allez surtout pas croire que devant cette situation, le gouvernement ne fait rien, non. Dans l’un de ses discours à la nation, le président Paul Biya a reconnu que la corruption a des effets dévastateurs dans la société globale. Sur ses hautes instructions, des cellules internes de lutte contre la corruption ont été créées dans toutes les administrations au Cameroun, du niveau central au niveau local, lui-même n’a pas toujours croisé les bras pour regarder faire.

Il a créé une Chambre des comptes à la Cour suprême en 2003, il a créé l’Agence nationale d’investigation financière qui lutte contre le blanchiment d’argent en 2005, il a créé la Commission nationale de lutte contre la corruption qui enquête et lui rend compte en 2006, il a renforcé le contrôle supérieur de l’Etat en le dotant d’un conseil de discipline budgétaire et financière en 2008, il a aussi créé les comités de suivi de l’exécution physico financière de l’investissement public en 2013. Il a même déclenché l’opération épervier qui traque les prévaricateurs de la fortune publique. Mais toutes ces mesures se sont avérées être des coups d’épée dans l’eau. La corruption a adopté la morphologie d’une pieuvre, un serpent de mer qui glisse entre les doigts chaque fois qu’on croit le tenir dans le piège.

La panoplie des textes n’a pas été suivie par une réelle volonté politique, le régime, avec des membres incarcérés chaque jour pour détournement des deniers publics, ne donnant plus les garanties d’une autorité morale en mesure de combattre la corruption d’Etat. Le Cameroun du renouveau est ainsi devenu le pays où l’on célèbre le fruit de la corruption, où l’on regarde d’un œil admiratif des grosses cylindrés qui déambulent sur des routes publiques aux visages moyenâgeux, pour garer dans des parkings souterrains des immeubles privés qui se dressent fièrement dans les quartiers.

Roland TSAPI

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