8 mars : dépenses futiles contre œuvre utile

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Le mois de mars qui commence demain fait depuis plusieurs semaines l’objet de planification d’un certain nombre d’activités tournant autour de la femme. Pour elle, le Cameroun célèbre comme partout ailleurs dans le monde la journée du 8 mars, la particularité camerounaise, c’est que cette journée s’est jusqu’ici illustrée par des dérives. L’instauration d’un pagne a en effet dilué la signification de cette journée de lutte et de protestation, dans des querelles de ménages, des défilés monotones clôturés par des virées éthyliques.

Pour faire bonne figure, ministères, administration, entreprises et autres associations ont déboursé beaucoup d’argent pour distribuer le précieux bout de tissus, et les courtières ne tarissent pas d’imagination pour inventer des modèles futuristes. Au regard de l’affluence constatée dans les points de vente de la Cotonnière industrielle du Cameroun (Cicam), il est évident que même chez les particuliers, le pagne est encore prisé. Mais au-delà du pagne, les femmes qui réclament cette journée comme étant la leur, ne connaissent même pas parfois le thème de réflexion retenu pour l’édition. Lire aussi :La folklorisation des Journées internationales célébrées au Cameroun

Mobilisation et revendications en Rdc

Ici, on pense à la fête, rien de plus. Cette année, encore, tout laisse penser que rien ne sera  différent, à l’allure où vont les choses. Ailleurs pourtant, les femmes se sont souvent mobilisées autour de cette date pour faire œuvre utile en direction de l’humanité, à défaut de revendiquer de meilleures conditions de travail. En République démocratique du Congo, les femmes de partis politiques de l’opposition avait pris en 2012, la décision de boycotter toutes les festivités relatives à cette journée mondiale de la femme célébrée le 8 mars de chaque année. Elles entendaient ainsi protester contre la fraude électorale du 28 novembre 2011. Dans leur manifeste, elles indiquaient que la fraude électorale du 28 novembre 2011 avait été plus préjudiciable à la femme. Plusieurs d’entre elles, candidates malheureuses aux élections locales étaient d’avis que leurs voix avaient été volées dans les centres de compilation au profit des candidats alliés au régime planificateur de la fraude électorale. Celles qui avaient eu le courage d’introduire des recours n’ont pas obtenu gain de cause de la part de la Justice Congolaise.

L’année suivante, en 2013 toujours en Rdc, Geneviève Inagosi Kasongo, la ministre du genre, femme et famille, décréta que la célébration du 8 mars sera non festive et sans pagne officielle. Le docteur gynécologue Denis Mukwege, médecin directeur de l’hôpital de Panzi, lui avait dressé un état de lieux terrifiant pour ce qui concerne la femme. En quinze ans, cet hôpital avait reçu et soigné 40.000 femmes violées, dont un quart des fistuleuses suite aux viols et violences sexuelles à l’Est de la République Démocratique du Congo. Seul 600 cas avaient étés présentés devant la justice. Parmi ceux-ci, 150 jugements seulement ont étés rendus.

Boycott des femmes tchadiennes

Au cours d’une conférence donnée après avoir lui-même échappé à une tentative d’assassinat, le médecin directeur de l’hôpital surnommé «l’homme qui répare les femmes» avait déclaré : « Ce fossé assez grand entre les victimes – dont le nombre ne fait que s’accroitre – et les cas traités en justice inquiètent au plus haut point et interpelle tout Congolais.» La RDC féminine, fatiguée de cette réalité macabre, s’est ainsi sentie interpelée et demandait que stoppent ces violences érigées en arme de guerre. La ministre du genre, femme et famille avait non seulement décidé de mettre en berne la journée du 8 mars, mais surtout elle accompagnait le médecin dans des conférences. Dans cette série de rencontres qui les réunissait avec les femmes, les médecins, la presse et même les autorités étatiques et para-étatiques, Denis Mukwege, appuyé par la ministre Inagosi avaient dû trouver des mots qu’il fallait, des paroles justes pour exprimer les douleurs qu’enduraient les femmes congolaises à l’Est et surtout dans des zones de conflits partout au pays.

En République tchadienne  à la frontière nord du Cameroun l’année dernière, un groupe de femmes a initié au mois de février une campagne de boycott du « pagne 8 mars » sur les réseaux sociaux.  L’objectif pour ces femmes était d’éviter de faire des dépenses “futiles” d’après leur propre expression, pendant ces moments de crise généralisée que traversait le pays. Roh Dionlar, une des initiatrices du boycott, avait confié à un journal local le 16 février 2018: « Nous avons pris cette initiative pour manifester notre mécontentement en tant que femme ou fille de ce pays, face à tout ce qui se passe. Nos enfants, nos frères et nos maris sont à la maison. Le gouvernement nous a ôté tout droit de manifestation ou de réclamer nos droits. Alors nous trouvons qu’il est admissible de dépenser le peu qui nous reste pour acheter ce pagne et pire encore, aller défiler devant eux. Nous n’avons aucune joie au cœur pour faire ça. »

Indifférence au Cameroun

Le mois de mars qui commence demain fait depuis plusieurs semaines l’objet de planification d’un certain nombre d’activités tournant autour de la femme. Pour elle, le Cameroun célèbre comme partout ailleurs dans le monde la journée du 8 mars, la particularité camerounaise, c’est que cette journée s’est jusqu’ici illustrée par des dérives. L’instauration d’un pagne a en effet dilué la signification de cette journée de lutte et de protestation, dans des querelles de ménages, des défilés monotones clôturés

Des victimes de boko haram.

Au Cameroun, Boko Haram terrorise la femme et la jeune fille depuis des années dans la région septentrionale, sans que cela n’arrête les fêtes. Dans les régions du Nord-Ouest et du Sud-Ouest, la femme qui a survécu vit meurtrie dans sa chère, victime des violences quotidiennes. Dans cette région, les familles sont disloquées, chacun est parti de son côté pour échapper à la mort, la souffrance et la famine. Mais que fait le ministère en charge de ce département au sein du gouvernement ? En plus dirigée par une femme ?

A l’origine, la journée du 8 mars a été instituée pour marquer la revendication de la femme pour un traitement plus humain en toute circonstance. N’est-il pas temps, en cette occasion du 8 mars 2019, que la branche féminine du gouvernement, à travers le ministère de la promotion de la femme et de la famille, s’arrête un instant pour évaluer la situation de la femme ? En guise de solidarité pour les femmes et filles des Régions du Nord-Ouest, Sud-Ouest, Nord et Extrême Nord, les femmes camerounaises ne peuvent-elles, comme les femmes du Tchad l’année dernière, éviter des dépenses futiles, pour faire œuvre utile ?

Roland TSAPI

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