LETTRE OUVERTE : CHRONIQUE N°1 À Son Excellence Paul Biya Président de la République du Cameroun 25 MAI 2026
Monsieur le Président, Hier, en regardant les images du nouveau gouvernement béninois annoncé dès l’investiture du président Romuald Wadagni, j’ai ressenti quelque chose d’étrange. Pas de jalousie. Pas même de comparaison brutale. Simplement une immense fatigue.
La fatigue de beaucoup de Camerounais qui ont le sentiment de vivre depuis des années dans une forme d’attente suspendue. Une attente politique, économique, psychologique, générationnelle.
En regardant ce moment béninois, ce n’est pas uniquement la rapidité de l’annonce qui m’a marquée. C’est ce qu’elle racontait symboliquement : un pays qui semblait dire à sa population qu’il était prêt à avancer, prêt à ouvrir une nouvelle séquence, prêt à donner une direction claire à ceux qui attendaient un signal. Et je me suis demandé à quel moment beaucoup de Camerounais avaient cessé de ressentir cela pour leur propre pays. Car le plus douloureux aujourd’hui n’est pas uniquement la difficulté économique.
Beaucoup de peuples traversent des crises. Le plus douloureux est peut-être la difficulté à se projeter collectivement. À croire que demain sera différent d’hier. À sentir qu’une direction existe, même dans l’obscurité. Nous sommes nombreux à aimer profondément ce pays tout en étant traversés par une lassitude silencieuse. La lassitude de voir des talents s’épuiser, des entrepreneurs lutter seuls contre des systèmes qui semblent construits pour décourager plutôt que pour accélérer, des artistes chercher ailleurs la reconnaissance qu’ils ne trouvent pas chez eux, des jeunes brillants grandir avec l’idée que l’horizon se situe forcément hors du Cameroun, comme si naître ici était déjà une forme de retard à rattraper. Et pourtant, certains restent.
Ils restent parce qu’ils aiment cette terre de manière presque irrationnelle. Ils restent parce qu’ils veulent croire qu’un autre récit est encore possible. Ils restent parce qu’ils refusent de considérer le Cameroun comme une simple géographie de départ. Mais rester devient psychologiquement difficile lorsqu’un pays donne parfois le sentiment de ne pas savoir quoi faire de ses propres enfants.
Monsieur le Président,
Je fais partie d’une génération qui ne demande pas qu’on lui offre la réussite. Nous demandons simplement un environnement capable de respecter l’effort, de protéger le mérite, de rendre possible la projection. Nous voulons pouvoir croire en l’avenir sans avoir l’impression d’être naïfs. Nous voulons construire sans être constamment épuisés par les inerties, les lenteurs, les violences symboliques et les découragements permanents.
Le Cameroun regorge de talents extraordinaires. Des ingénieurs, des créatifs, des chercheurs, des entrepreneurs, des femmes et des hommes capables de bâtir des entreprises, des institutions culturelles, des technologies, des récits puissants pour l’Afrique et pour le monde. Mais aucun talent ne peut continuellement grandir dans un environnement qui nourrit davantage la survie que l’élan.
Un pays ne perd pas uniquement ses talents lorsqu’ils partent. Il commence aussi à les perdre lorsqu’ils restent physiquement présents mais cessent intérieurement de croire. Et c’est peut-être cela, aujourd’hui, notre plus grand danger collectif. Ce que nous vous demandons n’est pas hors de portée. Nous demandons des signaux. Des actes lisibles qui disent à ceux qui restent qu’ils ont eu raison de rester. Une commande publique accessible au mérite. Des institutions culturelles qui valorisent ce qui se crée ici. Un discours politique qui nomme la jeunesse autrement que comme une promesse abstraite. Des gestes concrets qui transforment l’espérance en confiance. Ce n’est pas une révolution que nous réclamons. C’est une reconnaissance.
NB : Cette lettre n’est ni une attaque ni une opposition. C’est une tentative sincère de mettre des mots sur l’état émotionnel d’une partie de cette génération qui construit encore malgré tout.
Parce qu’au fond, si nous parlons autant de ce pays, c’est précisément parce que nous continuons à l’aimer. Et parce que nous aimerions, un jour, sentir que ce pays nous aime aussi en retour.
Diane Audrey NGAKO
CITOYENNE CAMEROUNAISE
Présidente du groupe de communication AKÉDE
25 Mai 2026






