Projets structurants : le Cameroun vendu à l’extérieur

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Les projets structurants font partie des arguments de campagne qui ont été présentés comme bilan positif du pouvoir en place au Cameroun lors de la dernière élection présidentielle. Le 6eme mandat du président Biya a d’ailleurs eu comme fil conducteur les grandes réalisations. Depuis plusieurs années en effet, des projets ont été lancés dans des secteurs variés : les infrastructures routières avec les autoroutes et les ponts, les plates formes portuaires, l’énergie avec les barrages hydroélectriques et même dans le secteur de l’eau.  Et depuis 3 ans les infrastructures dédiées à l’organisation de la Coupe d’Afrique des Nations 2019 font partie de la galaxie.

Projets financés par des dettes

Mais contre toute logique économique, tous ces projets ont été et sont financés par des emprunts soit en totalité, soit en partie. Quelques exemples.

Le barrage de Lom Pangar  devait coûter selon des estimations publiées le 30 juillet 2012 par le journal économique en ligne  Investir au Cameroun, la somme de 238 milliards de FCfa. 5 bailleurs de fonds ont contribué, à savoir la Banque mondiale à hauteur de 66 milliards, la Banque africaine de développement pour 33 milliards, la Banque de développement des Etats de l’Afrique centrale pour 20 milliards, l’Agence française de développement pour 39.3 milliards, la Banque européenne d’investissement pour 19.7 milliards. En plus de ces bailleurs qui ont prêté de l’argent au pays, l’Etat du Cameroun devait fournir un apport personnel de 59.6 milliards de Fcfa ; et avait prévu de lever cet argent via l’emprunt obligataire. Tout le financement du projet devait donc être fait par de l’argent emprunté. Et si l’on ajoute au capital les intérêts à générer, le coût du projet connait un bond vers l’avant.

Le barrage hydroélectrique de Memvé’élé, en cours de construction dans la région du Sud-Cameroun, d’un montant total de 420 milliards de francs Cfa, est financée en majorité par un prêt d’Eximbank China, pour environ 243 milliards de francs Cfa, contre 112 milliards de francs Cfa pour la BAD et 65 milliards de francs Cfa pour l’Etat du Cameroun. Le barrage de Mekin également situé dans la région du Sud, est le fruit de la coopération sino-camerounaise. Il a été financé  par EXIMBANK de Chine à hauteur de 85 % du coût du projet avec 15 % de contrepartie camerounaise. La convention de financement avait été signée depuis le 07 janvier 2010 entre les deux parties.

Avec un taux d’avancement global des travaux du barrage de Memve’ele estimé à 95%, l’électricité est d’ores et déjà disponible.

Barrage Memve’ele.

Pour le barrage de Nachtigal dans la région du Centre, le ministre camerounais des Finances, Louis Paul Motazé, a signé le 8 novembre 2018 à Paris, en France, les accords relatifs au financement du projet de sa construction. Selon le gouvernement, 15 prêteurs internationaux ayant pour chef de file la Société financière internationale (SFI), filiale du groupe de la Banque mondiale, puis un consortium constitué par les filiales locales de la Standard Chartered Bank, de la Société Générale, d’Attijariwafa Bank (SCB Cameroun) et du groupe BPCE (BICEC), devait mobiliser une enveloppe globale de 786 milliards de FCfa, afin de construire la plus grande centrale hydroélectrique du pays.

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Les routes aussi

Pour les infrastructures routières, le ministre de l’Economie, de la Planification et de l’Aménagement du territoire Emmanuel Nganou Djoumessi à l’époque signait le 28 juin 2012 à Yaoundé une convention de prêt avec  Eximbank of China. La banque chinoise devait apporter 241,4 milliards de F à notre pays devant servir à supporter les coûts de construction de la première phase de l’autoroute qui reliera Yaoundé à Douala. Le deuxième pont sur le Wouri, évalué à 120 milliards de FCFA, a été co-financé par l’Agence française de développement (AFD) à hauteur de 65,6 milliards de FCFA ; les fonds du contrat de désendettement et développement C2D pour 21,6 milliards de FCFA et l’Etat du Cameroun pour 32 milliards de FCFA. Dans le cadre du même C2D, la France, à travers l’Agence française de développement (AFD), a accordé depuis 2014 un financement de 213 milliards FCFA au Cameroun dont 143 milliards ont été affectés à l’embellissement de la capitale économique, Douala. Cette somme devait servir principalement à la réalisation de deux projets majeurs de la capitale économique : l’aménagement des entrées Est et Ouest de la ville.

Dépendance

Il en est de même pour les projets de la coupe d’Afrique des Nations, tous financés grâce à des emprunts. Parmi lesquels ceux de la BMCE Bank, filiale du Marocain Bank of Africa, où des emprunts obligataires auprès des banques locales. Il faut rappeler qu’en plus d’être financés par les prêts,  ces projets d’après un rapport de la Banque mondiale rendu public en 2018, sont plus coûteux comparé à d’autres pays de même niveau de développement.

La question que se posent les économistes, est celle de savoir comment un pays peut compter sur les emprunts pour tous ses projets de développement ? Le Cameroun est-il si pauvre qu’il ne peut réaliser aucun projet d’envergure sur fonds propre ?  « La fonction publique est une entreprise, mais elle ne sait pas créer de l’argent, elle n’a pas la culture du partenariat » disait  il y a quelques jours à Yaoundé Dr Jean Joseph Atangana au cours d’un séminaire sur la transformation sociale écologique au Cameroun. Au contraire, avec des exemples cités, elle a cultivé le réflexe de tendre la main et faire des emprunts à tour de bras, et quand les opportunités sont épuisées à l’extérieur elle se retourne vers les opérateurs internes pour des emprunts obligataires. Faisant du Cameroun ce que Luc Sindjoun appelait “l’Etat d’ailleurs”, c’est-à-dire qui dépend des autres.

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Certains administrateurs continuent pourtant de dire qu’à ce jour que la dette du Cameroun est encore soutenable, sous entendue que le Cameroun peut encore emprunter de l’argent à l’extérieur. Peut-être est-on de mettre en garantie toutes les ressources naturelles du pays ? Surtout que l’on nous présente des grands projets en oubliant de faire connaitre clairement que c’est de l’argent emprunté qui les finance. Mais à bien y regarder, et malgré tous les discours rassurant du gouvernement, tout le monde voit bien qu’à ce rythme, les Camerounais peuvent se réveiller un matin et se rendre compte qu’un créancier est venu récupérer le pays… pour dettes impayées.

Roland TSAPI

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