Le Cameroun et le sénat amorphe

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Le Senat français en rendu le 20 février 2019 son rapport d’enquête sur l’affaire Benalla, du nom de cet homme que l’on voit frapper des manifestants place de la Contrescarpe le 1er mai 2018, adoubé d’un brassard police. Depuis le 23 juillet 2018, la commission des lois, transformée pour la circonstance en commission d’enquêtes, tentait de répondre à une question, de quels pouvoirs jouit exactement Alexandre Benalla.

Et l’enquête a découvert que quoique très présent dans l’entourage du président de la république,  Benalla ne figurait nulle part dans l’organigramme de l’Elysée. D’après le rapporteur de la commission, «le rapport a mis en avant le fait que le comportement de Mr Benalla, les protections qui lui étaient prêtées, l’autorité qui lui était prêtée, les prérogatives qui lui étaient prêtées… Tout cela a fait qu’à différents niveaux de l’appareil d’Etat, tout a dysfonctionné”.

L’Etat épinglé

Alors qu’ailleurs les manifestants sont protégés, au Cameroun la persécution des manifestants est une habitude, qui nous éloigne des réalités d’un Etat démocratique.

Alexandre Benalla, garde du corps d’Emmanuel Macron.

Ce rapport, selon certains médias français, sonnait comme un avertissement, en dénonçant l’irresponsabilité, l’incompréhensible indulgence, des  dysfonctionnements majeurs dans le réacteur central du pouvoir, avec trois des principaux collaborateurs du président épinglés. Et à ce verdict implacable, le rapport ajoute l’enfermement et l’arrogance, car selon le document « il n’y aurait pas eu d’affaire Benalla si une réponse appropriée avait été prise dès le 2 mai 2018.» Dans un éditorial paru dans le Parisien du 21 février, Charles de Saint Sauveur dit que «  c’est toute la rhétorique élyséenne qui a été démontée par le minutieux travail des sénateurs, dans ce bel exercice démocratique de contrôle de l’action de l’exécutif. »

Contrôle de l’action de l’exécutif,  bel exercice démocratique. Cela se fait ailleurs, chez le «maître». Et chez le meilleur «élève» au Cameroun, que fait le Senat alors que le pays est secoué par des scandales de toute sorte ? Allons savoir.

Des scandales à répétition

Au Cameroun, les chantiers de la Can ont révélé un vaste scandale avec des passations des marchés gré à gré, exécutés avec retard et soutenus par des surfacturations surréalistes. Dans un pays où le sable se ramasse dans les rigoles, le camion est facturé à l’Etat 10 fois plus cher, le sac de ciment, qui devrait coûter à ce jours 2500 Frs au vu de la prolifération des cimenteries depuis 5 ans est facturé 4 fois plus chers. Pour les mêmes chantiers, le gouvernement autorise l’importation des blocs de béton préfabriqué, comme si au Cameroun la jeunesse de plus en plus outillées dans les techniques de génie civil ne pouvait pas le faire.

Au Cameroun, le football est trainé dans la boue depuis des années, les acteurs sont incapables de s’entendre sur les textes et avoir une fédération qui ne soit pas menacée de procès. Le championnat national démarre en double clignotant comme un vieux camion garé en bordure d’une route concassée. En plus, à peine a-t-il démarré  que les joueurs crient au non-paiement des salaires et primes de matches. On n’a pas fini d’essuyer la honte de se voir taper sur les doigts par la Fifa, qu’un match est annulé pour cause de présence de deux groupes d’arbitres sur le stade, l’un désigné par la Fecafoot et l’autre par la Ligue de football professionnelle, pour officier la même rencontre. La cacophonie est à son comble.

Depuis deux années déjà au Cameroun, des compatriotes des régions du Nord-Ouest et du Sud- Ouest souffrent dans leur chair, certains en déplacement à l’intérieur du pays, d’autres partis en exil, un bon nombre simplement tombés sous les balles conjuguées des bandes armées et de l’armée régulière. La Cameroon development corporation, Cdc exploitant des champs de palmistes, de thé et d’hévéa dans ces régions, et deuxième employeur après l’Etat est en cessation d’activités. Les plantes non entretenues s’assèchent progressivement le long des routes nationales numéro 3 et 5

Dans le domaine des libertés publiques, les manifestations de l’opposition sont systématiquement interdites, suivies de l’utilisation des armes pour le maintien de l’ordre public là où la loi l’interdit expressément. Les gardes à vue illégales sont multipliées. On apprend qu’un compatriote est en détention provisoire sans jugement pendant 10 ans dans la prison de la capitale.

L’indifférence du Sénat

Au sénat.

Tout cela sous l’œil gentil de nos éminents vénérables sénateurs, qui approuvent par leur silence ces actes puisqu’ils ne disent rien, et comme qui ne dit mot consent ! Incapable de lever le petit doigt pour interpeller l’exécutif sur ces actes. L’article 14 de la Constitution dans ses alinéa 1 et 2 est pourtant sans ambiguïté : (1) le pouvoir législatif est exercé par le Parlement qui comprend deux chambres : l’Assemblée Nationale, le Sénat. (2) le Parlement légifère et contrôle l’action du Gouvernement. Et les membres du Sénat sont assez âgés pour le comprendre.

Mise en place depuis 2013 à la faveur des premières élections sénatoriales du 14 avril, le Sénat ou chambre haute du parlement qui avait à l’issue des élections 70 sénateurs, a été complétée par le décret présidentiel N°2013/149 du 08 mai 2013 qui nommait les  30 sénateurs et  suppléants restant pour faire le nombre de 100. Ce Sénat coute à l’Etat du Cameroun une bonne bagatelle de Fcfa.  Autour de 15 milliards de budget par an, des salaires compris entre 900. 000 et 1 millions 500 mille FCFA pour les 100 sénateurs camerounais, sans compter les émoluments qui leurs reviennent conjointement.

Et l’on continue de s’interroger  sur le bienfondé de cette instance.

En France, pour un manifestant brutalisé, le Sénat ouvre une enquête, livre ses conclusions et demande des actions judiciaires, au Cameroun, alors que le pays se désagrège de tous les côtés, les sages regardent en silence. Se demandent-ils seulement quel pays ils vont laisser aux autres enfants, en supposant qu’ils ont déjà trouvé un paradis ailleurs  pour les leurs ?

Roland TSAPI

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