L’Algérie et le pouvoir sur fauteuil roulant

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Des milliers d’Algériens sont descendus vendredi 22 février dans les rues de la plupart des villes du pays, aux cris de « non au 5eme mandat » et de « Bouteflika dégage! ». En première réaction, le chef d’état-major, Gaïd Salah a plutôt appelé au calme entre l’armée et la population, laissant entendre que les militaires ne seraient pas prêts à rétablir l’ordre brutalement. L’on a ainsi conclu que l’armée n’est pas prête  de sauver le pouvoir comme elle a pu le faire lors des émeutes d’octobre 1988 qui s’étaient soldées par 500 morts. D’après le journal français Le Figaro, la foule convoquée par un appel anonyme sur Facebook était estimée selon la police à 100.000 personnes et a bravé l’interdiction des marches en vigueur à Alger depuis les années 1990.

Rupture du mythe du silence

Ce 22 février restera ainsi une date «historique» pour beaucoup d’Algériens, car en 20 ans jamais la capitale n’avait connu une telle mobilisation. Aucun parti politique, aucune cause portée par la société civile n’avait réussi à mobiliser autant de manifestants dans toute l’Algérie. Mais le même jour, des marches ont été organisées partout dans le pays, rassemblant, selon des associations de défense des droits de l’homme, près de 800.000 manifestants. Les manifestations se sont étendues par la suite dans la diaspora et ont repris dimanche 24, même si cette fois les manifestants ont été dispersés par la police. Le cri est de toute façon sorti, et les défenseurs des libertés se félicitent déjà de ce que le mythe est désormais brisé.

Depuis l’interdiction des manifestations en Algérie, les populations étaient plus ou moins restées silencieuses, ruminant leur colère.  Mais la goutte d’eau qui a débordée le vase date du 9 février dernier. Au cours d’un meeting, le Front de libération national a annoncé  la candidature d’Abdelaziz Bouteflika pour le 5eme mandat au scrutin présidentiel du 18 avril prochain, en montrant le concerné plutôt en portrait dans un cadre. Cette annonce a déclenché immédiatement une vague de réaction dans les réseaux sociaux, où la majorité des commentateurs insistait sur l’état de santé du chef de l’Etat, quasi absent durant son quatrième mandat. Certains faisant part de leur crainte que «ce mandat de trop se termine dans la violence».

Des milliers d’Algériens sont descendus vendredi 22 février dans les rues de la plupart des villes du pays, aux cris de « non au 5eme mandat » et de « Bouteflika dégage! ». En première réaction

Âgé de 81 ans, Abdelaziz dirige le pays depuis 1999, Al-Jazira rappellait il y a un an qu’il est «Incapable de parler ou de marcher depuis 2013, année où il a eu un AVC, il a rarement été vu en public depuis sa réélection, en 2014. » La dernière sortie prévue pour l’inauguration du nouvel aéroport d’Alger, le dimanche 24 février, a été reportée et le chef de l’État est parti à Genève pour, selon le communiqué de la présidence, «des contrôles médicaux périodiques»  qui se passe en Algérie, ce pays qui a versé beaucoup de sang pour acquérir son indépendance, est une preuve de plus s’il en fallait, que le pouvoir dans certains pays africains est encore conçu comme une propriété personnelle une fois acquise, un bien difficile à partager.

Carrière pourtant bien remplie

Le parcours de l’homme qui dirige l’Algérie depuis 2014  sur une chaise roulante, le prédisposait pourtant à percevoir la fonction suprême comme la consécration d’une carrière politique semée d’embûches, une position qui peut être rapidement abandonnée pour une retraite paisible avec le sentiment d’avoir rempli un devoir. À l’indépendance de l’Algérie dès septembre 1962 en effet, il devient, à 25 ans, ministre de la Jeunesse et du Tourisme dans le gouvernement du président Ahmed Ben Bella. Membre de l’Assemblée nationale constituante, il est élu député de Tlemcen aux première et deuxième Assemblées législatives. À partir de 1963, il est appelé à effectuer de nombreuses missions à l’étranger comme ministre des Affaires étrangères par intérim, poste auquel il est confirmé en juin de cette année. Limogé le 28 mai 1965 par  Ben Bella,  il prend part un mois plus tard à un coup d’Etat qui place  Houari Boumédiène au pouvoir.

Ce dernier le nomme ministre des Affaires étrangères, et les annales racontent qu’à l’époque il est le plus jeune ministre de ce département au monde. Il dirige de main de maître la diplomatie algérienne qui faisait de l’Algérie un pays porte-parole du tiers monde et l’interlocuteur privilégié dans les rapports Nord-Sud. Au cours de la même période il obtint sa plus grande consécration, en devenant président de l’Assemblée générale des Nations Unis, dont il préside  la 29e session en 1974. En tant que ministre des affaires étrangères, Il conclut également avec la France, au nom de la République algérienne, l’accord du 27 décembre 1968 relatif à la circulation, à l’emploi et au séjour en France des ressortissants algériens et de leurs familles.

Le pays sur fauteuil roulant

Après un passage à vide pendant 17ans de 1981 à 1998, il est candidat indépendant à l’élection de 1999 et l’emporte avec 73%, puis rempile en 2004 et en 2009. Mais les problèmes de santé qu’il traine depuis 2005 s’aggravent. Le quotidien El Khabar indique qu’il subit le 31 mai 2013  aux Invalides en France, un second AVC qui lui paralyse le côté gauche. Deux mois plus tard,  après 80 jours d’absence, Bouteflika rentre en fauteuil roulant à Alger.

Lors de l’élection présidentielle de 2014, il ne participe à aucun meeting électoral et vote en fauteuil roulant.  Sa mobilité continue de se réduire et ses sorties se font de plus en plus rares. Son dernier discours remonte à 2012, et le journaliste Frédéric Pons le décrit en 2017 comme « incapable de gouverner plus de quelques heures par jour, quasiment grabataire et muet.» Il est aujourd’hui dépourvu de toute capacité physique et morale, la population manifestante estime qu’il est impossible de diriger un pays dans ces conditions. Mais son entourage croit ferme qu’il en est capable.

Hier 25 février, le premier ministre Ahmed Ouyahia s’est adressé aux députés en disant que le président a dit qu’il organiserait une conférence générale une fois réélu. Un autre mandat par procuration en perspective. L’opposition quant à elle veut croire que le pouvoir est aujourd’hui à prendre, même comme Bouteflika, s’accroche, et s’accroche encore, volontairement ou pas.

Roland TSAPI

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