Figures : Cyrus Ngo’o et l’autonomie du Port de Douala

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Lentement, le Port autonome de Douala reprend progressivement la gestion de son terminal à Conteneurs d’entre les mains du Groupe Bolloré à travers DIT, pas sans la résistance de ce dernier qui multiplie des procédures judiciaires. Mais le Directeur général du Port, déterminé, se positionne désormais comme l’un des résistants de l’impérialisme économique.

Le 31 décembre 2019, le Port autonome de Douala Bonabéri a été le théâtre d’une scène historique, passée presque inaperçue pour une  population  occupée à préparer  une fête sans contenue pour elle. Ce jour-là en effet, sur certains bâtiments de la place portuaire, des enseignes de la Douala International Terminal du groupe Bolloré ont été descendus, et remplacées par celles de la Régie du Terminal à Conteneurs (Rtc).

Symboles de l’histoire

La symbolique de cette scène est profonde et significative pour le Cameroun, ce d’autant plus qu’elle s’est déroulée exactement comme dans le théâtre classique jadis enseigné dans les écoles, dont la trame était construite avec rigueur et respectant les trois critères de l’unité de lieu, l’unité de temps et l’unité d’action. D’abord l’unité d’action, c’est le remplacement d’un symbole d’identité par un autre. Les Camerounais se rappellent que quand les Allemands arrivèrent sur les côtes, la première chose qu’ils firent était d’hisser leur drapeau sur le territoire, pour indiquer qu’ils avaient pris possession et qu’ils étaient désormais les maîtres des lieux. Quand ils partirent après la première guerre mondiale, la France qui les remplaça  fit la même chose, et continua à garder au-dessus des bâtiments et autres leurs emblèmes. L’acte posé au Port de Douala le 31 décembre 2019 était le même, mais à l’inverse, il  correspondait en réalité à la descente du drapeau français pour monter le drapeau camerounais, indicateur d’une reprise en main de notre territoire.

Régie du Terminal à conteneurs du Port autonome de Douala-Bonabri.

L’unité des lieux, c’est le bord de l’eau. C’est aux mêmes endroits que les Français avaient installé leurs comptoirs pour piller les richesses camerounaises, et avaient même poussé le cynisme aussi loin que de baptiser la monnaie Comptoir français d’Afrique en abrégé CFA, la même monnaie qui est encore utilisée aujourd’hui. Ce même bord de l’eau était resté leur comptoir, où ils étaient installés comme les patrons de la boutique, ayant placé partout des barrières où il fallait payer de l’argent pour entrer comme pour sortir. Un Camerounais devait acheter ses marchandises  à l’extérieur, venir au comptoir payer chez le Français avant d’entrer sur le territoire camerounais avec cette marchandise, comme un propriétaire qui paye des droits à un étranger devant son portail avant d’entrer chez lui. Même si ces barrières restent, pour des raisons bien compréhensibles, c’est désormais au Camerounais que le Camerounais devra payer cet argent pour rentrer avec sa marchandise. Ce qui est préférable.

L’unité de temps enfin, c’est la date, celle du 31 décembre. Il y a 60 ans, c’est exactement le 31 décembre que les accords ont été signés entre le Cameroun et la France pour la libération du pays, pour que l’indépendance soit proclamée le lendemain 1er janvier 1960. On se rappelle que c’est à contre cœur que la France avait signé ces accords, en y introduisant même des clauses secrètes qui lui permettaient de garder la main mise sur le pays. Il n’est pas dès lors étonnant que la même France s’accroche encore aujourd’hui becs et ongles sur le terminal à conteneurs du Port de Douala ; au point de porter plainte pour empêcher à l’institution portuaire de disposer de ses propres biens ou de les céder en concession à qui elle veut.

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Reprise en main de Cyrus Ngo’o

Mais en attendant, le terminal à conteneur du Port autonome de Douala est entre les mains des Camerounais. Personne ne se fait des illusions que la France va abdiquer aussi facilement, et c’est le lieu de reconnaitre la détermination de l’homme qui contre vents et marrées œuvre pour cette reprise en main, le directeur général du Port Autonome de Douala Cyrus Ngo’o. Très peu de choses sont dites sur la jeunesse de cet homme, réputé discret et réservé. Mais l’important est de retenir qu’il est aujourd’hui âgé de 54 ans natif de Messamena dans le département du Haut Nyong, région de l’Est Cameroun.  Administrateur civil principal, il est titulaire d’un diplôme de troisième cycle universitaire obtenu en 2004 à l’université de Québec à Montréal. Il est un pur produit de l’Ecole nationale d’administration et de magistrature(Enam), promotion 1992. Installé dans ses fonctions de Directeur général du Port Autonome le 24 août 2016, au terme d’un conseil d’administration présidé par le ministre des Transports d’alors, Edgard Alain Mebe Ngo’o, il a été avant cela membre du Conseil d’administration des Aéroports du Cameroun  et du Port Autonome de Douala. Depuis son arrivée au Port de Douala, il fait l’objet des attaques et des critiques dans sa gestion quotidienne, ce qui est normal puisqu’il est un être humain donc loin d’être un saint. Mais comme le dit le proverbe, si vous n’aimez pas le lièvre il faut au moins reconnaître sa vitesse.

Qu’on le veuille ou pas, Cyrus Ngo’o se présente aujourd’hui, comme le symbole de la résistance contre l’impérialisme économique au Cameroun. Bien de directeurs généraux à sa place seraient dans une indolence béate, plongeant le Port autonome de Douala dans une léthargie,  refusant de prendre quelque initiative que ce soit, sous prétexte que le Secrétaire général de la présidence de la République a demandé de surseoir à la procédure d’adjudication. Mais l’homme a préféré la fermeté à l’indolence servile, il a opposé le patriotisme aux sentiments et aux intérêts individuels.  Il a pris le taureau par les cornes, décidé de donner une direction à l’entreprise publique qu’il dirige, aidé heureusement par le Conseil d’administration qui lui a donné le quitus dans ce sens.

Juste retour à la normale

La France compte 54 ports commerciaux, faut-il le rappeler. Imagine-t-on seulement une entreprise camerounaise en train d’exploiter le port de Marseille, de la Havre, de Dunkerque, de Calais, de Nantes Saint Nazaire, de Rouen, ou de Bordeaux, pour ne citer que ces 7 premiers en termes de poids commercial ? Si par un miracle cela était arrivé, imagine-t-on la justice française en train de connaitre une affaire portée par l’entreprise camerounaise contre un port de France, au point de trancher en faveur de l’entreprise camerounaise ? Quoiqu’on dise, Cyrus Ngo’o  a décidé de reprendre la véranda de sa maison et la confier à l’un de ses fils pour la gérer comme parking, quitte à ce que ce fils dilapide les rentrées, que de la laisser à un locataire qui fait un chiffre d’affaire de 100 000 par jour, et est incapable de payer même les 5000 promis par mois. On appelle cela un marché de dupe, auquel il fallait bien mettre fin. Et la providence a voulu que cela arrive, avec à la tête du Port Cyrus Ngo’o. A tout seigneur tout honneur, et si jamais pour des raisons politiques le processus de reprise en main de son destin au Port autonome de Douala n’aboutissait pas, il lui reviendrait au moins le mérite d’avoir essayé.

Roland TSAPI

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