Fête du travail : le travailleur asservi (2)

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36 270 francs Cfa, c’est le salaire minimum inter professionnel garanti décidé par le gouvernement camerounais, c’est-à-dire le montant qu’un employeur est autorisé à payer à un ouvrier sans crainte d’être accusé de le sous-payer. Ce montant qui est d’ailleurs une revalorisation, a été fixé il y a 5 ans par le décret n°2014/2217/PMdu 24 Juillet 2014 Portant revalorisation du Salaire Minimum Interprofessionnel Garanti (SMIG). Avant cette date il était de 28 216Fcfa, et le nouveau montant fut présenté comme une volonté du gouvernement d’améliorer les conditions de vie des populations.

36 270 francs, c’est à peine de quoi payer le transport dans la ville de Douala pour se rendre uniquement à son lieu de travail, exclue toute autre sortie que le travailleur peut vouloir effectuer, comme rendre visite à une parenté par exemple. 36 270 francs, c’est surtout l’avant dernier salaire inter professionnel garanti que l’on trouve en Afrique centrale, dépassant celui de la République Centrafricaine de 270 francs, et derrière les autres pays de la sous-région : 128.000 FCFA en Guinée Equatoriale, 150 000 Fcfa au Gabon et 60 000 au Tchad. 36 270 francs Cfa, c’est enfin un salaire qui déni toutes les fonctions sociales du salaire, à savoir se nourrir, se vêtir, se soigner et se loger pour ne parler que du minimum vital. Le ministre camerounais du Travail et de la sécurité sociale le défend pourtant bec et ongle.

Lire aussi :Fête du 1er mai : le travailleur asservi (1)

Une proposition de loi ignorée

Les députés Rdpc et leurs alliés majoritaires à l’Assemblée nationale ne s’en préoccupent pas, occupés qu’ils sont à sécuriser leurs avantages et micro-projets parlementaires. Les députés du Social democratic front (Sdf) s’y battent comme ils peuvent, mais restent impuissants à cause de leur petit nombre. Depuis le 1er mai 2014, ce parti a déposé une proposition de loi modifiant et complétant la loi N° 92/007 du 14 août 1992 portant Code du travail. La proposition de loi visait, selon l’auteur Osih Joshua à transformer le Salaire Minimum Interprofessionnel Garanti (SMIG) en Salaire Minimum Interprofessionnel de Croissance (SMIC).

Le candidat du parti de la balance s’est exprimé à l’occasion de la rencontre du Comité exécutif national du Sdf, tenue à Yaoundé, en présence du chairman Ni John Fru Ndi.

Joshua Osih déroule son projet de société. (Archives)

Il expliquait que la différence entre les deux termes est que le premier est un montant forfaitaire alors que le deuxième est un montant qui garantit le pouvoir d’achat des ménages ayant les salaires les plus bas, c’est‐à‐dire qu’il se conforme au taux d’inflation de notre économie et oblige les employeurs à revoir annuellement le salaire minimum payable en République du Cameroun en fonction de la situation économique du pays. Le député Sdf proposait un point de départ à 60 000Fcfa, avec une augmentation de 20 000 fcfa au 1er avril de chaque année jusqu’à un plafond de 160 000 Fcfa en 2020.

L’Assemblée piétine ses propres textes

Cela fait 5 ans aujourd’hui, cette proposition de loi du Sdf, comme plusieurs autres, n’a jamais franchi l’étape de la recevabilité par la conférence des présidents de l’Assemblée nationale. Et ceci en violation du règlement intérieur de l’Assemblée nationale qui dispose en son article 27 alinéa 3 que “lorsque, à l’issue de deux sessions ordinaires, une proposition de loi n’a pu être examinée, celle-ci est de plein droit examinée au cours de la session suivante“.

Au moment où cette proposition était faite, le Smig était de 28 216 francs, et la seule réaction du gouvernement fut le décret du Premier ministre Philémon Yang signé trois mois plus tard, le 24 juillet l’augmentant de 8054 F pour placer la nouvelle barre à 36 270 Francs. En 2018, au cours de la campagne pour l’élection présidentielle, le même Osih Joshua, cette fois dans la posture de candidat, est revenu sur cette proposition qui constituait un élément essentiel du projet de société qu’il vendait aux Camerounais.

Lire aussi :Présidentielle 2018/ Projet de société : les 24 mesures de Joshua Osih

Lors du meeting de présentation de sa candidature à Mbouda le 30 avril 2018, il déclarait :« Le Sdf est un parti socio-démocrate. Ça veut dire que nous protégeons les travailleurs. On doit arrêter avec ce Cameroun où une petite oligarchie exploite le travail de tous les autres Camerounais. Il faut que ça prenne fin. Il est grand temps qu’on cesse de nous tromper. Il est grand temps pour qu’on commence à comprendre qu’avec un salaire minimum 36 000 FCFA, on ne peut pas vivre. Il est grand temps qu’on commence à donner des salaires décents aux Camerounais. Le salaire minimum sera au moins 160 000 FCFA par mois avec le Sdf. »

Le ministre du travail pour la misère des travailleurs

Cette proposition fut une fois de plus tournée en dérision par le pouvoir en place. Dans une interview à la radio nationale reprise par le site d’information camerounweb, le ministre du Travail et de la Sécurité sociale Grégoire Owona réagissait en ces termes : « Le Smig ne se fixe pas en l’air, il se fixe en fonction de notre niveau de développement, en fonction de la capacité des entreprises et en fonction du milieu économique ambiant. Maintenant 36000 est un minimum. » Traduction, le ministre du Travail disait en termes simples aux Camerounais que le niveau de développement du Cameroun est plus bas que celui du Tchad et de juste 270 francs au-dessus de celui de la République centrafricaine. Il faisait ainsi croire que le la capacité des entreprises camerounaises est quatre fois en deçà des entreprises gabonaises. Personne ne peut croire cela bien entendu, les déclarations du ministre du Travail traduisaient simplement la même volonté de maintenir la population dans la précarité.

Voilà une raison de plus pour laquelle le thème choisi cette année pour la célébration de la journée du travail, à savoir « Protection du travailleur, vecteur de justice sociale et de travail décent au Cameroun » sonne aussi faux dans les oreilles. Car cela reste une moquerie que de parler de justice sociale dans un pays où certains ont des salaires en termes de millions de francs Cfa qui ne supporte ni loyer ni électricité ni eau, alors qu’au bas de l’échelle d’autres non moins camerounais devraient se contenter de 36 000 Fcfa qui supportent toutes les charges liées non pas à la vie cette fois… mais à la survie !

Roland TSAPI

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