Fête du 1er mai : le travailleur asservi (1)

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Le Cameroun s’est joint à d’autres pays le 1er mai pour célébrer la 133ème édition de la journée du travail. Edition placée ici sous le thème « Protection du travailleur, vecteur de justice sociale et de travail décent au Cameroun. » Un thème que l’on peut dire plein de bonnes intentions, le travailleur camerounais étant dans un réel besoin de protection. Mais contre qui l’Etat du Cameroun veut-il protéger l’employé ? Contre le patron ou contre l’Etat lui-même ? Et pourquoi l’Etat se sent-il aujourd’hui obligé de protéger le travailleur alors que légalement ce dernier dispose des moyens de se protéger lui-même à travers les Syndicats ? Que sont devenus les syndicats au Cameroun, et à travers eux les délégués du personnel ?

Les syndicats comme instrument de lutte

A l’origine, la fête internationale tire sa source dans des combats du mouvement ouvrier pour obtenir la journée de huit heures à la fin du XIXe siècle. Aux Etats Unis au cours de leur congrès de 1884, les syndicats américains se donnent deux ans pour imposer aux patrons une limitation de la journée de travail à huit heures. Ils choisissent de lancer leur action le 1er mai, date du moving day parce que beaucoup d’entreprises américaines entament ce jour-là leur année comptable, et que les contrats arrivent à terme ce jour-là, l’ouvrier devant déménager pour retrouver du travail. Au départ donc c’est une affaire de syndicats, et dans les pays où existe une démocratie sociale, et où le travail est organisé comme facteur de production et garantie de productivité, les syndicats des travailleurs sont libres et ont vocation à veiller sur les intérêts des travailleurs. Ils réussissent même dans les pays comme l’Allemagne, à faire que la contribution intellectuelle et l’énergie des employés soient prises en compte dans le capital de l’entreprise. Et cela se traduit par la représentation des employés dans les conseils d’administration des entreprises.

Quand l’union des syndicats faisait la force des travailleurs

Le Cameroun n’en était pas si loin avec la centrale syndicale (UNTC) qui était pourtant unique, et de surcroît organiquement inféodée au parti unique (Union nationale camerounaise). Le Code de travail de 1972 octroyait un profil de carrière à tous ceux qui avaient un emploi salarié dans le secteur privé. L’augmentation des salaires, fixée par la loi, était automatique tous les 2 ans…

Unifiés pour un meilleur contrôle politique, les Unions et Fédérations syndicales étaient toujours actives dans les entreprises à travers leurs délégués syndicaux, et surtout les délégués du personnel protégés par la loi, qui ne pouvaient faire l’objet de licenciement sans l’approbation de l’inspecteur du travail du ressort. Et puis, tout a changé en pire après l’arrivée du renouveau sociopolitique, ou ce qu’on appelait à Yaoundé la « démocratie dirigeante. » L’UNTC a implosé, et les dirigeants syndicaux, à quelques exceptions près se sont noyés dans un fleuve de corruption qui coule toujours, et qui a réduit le mouvement syndical du Cameroun en un instrument complice du capitalisme déshumanisant, et qui n’a rien fait pour empêcher la réforme du Code de travail dont «la flexibilité » a annulé l’essentiel des avantages acquis par les travailleurs depuis 1972.

Cerise sur le gâteau pour le capitalisme triomphant, les divisions internes se sont invitées dans la gestion des quelques centrales qui restaient fidèles à leur vocation, avec la complicité du Ministère du travail qui s’est mis à distribuer des subventions à tête chercheuse. Du coup, les travailleurs sont progressivement devenus orphelins de défenseurs.

Les délégués du personnels fragilisés et abandonnés à eux-mêmes 

Les délégués du personnel qui sont restés le seul signe de vie des syndicats, puisqu’ils sont régulièrement élus, soient ne sont plus que les complices des patrons, soient ne sont plus protégés par loi, les Inspecteurs du Travail devenus eux-mêmes pour la plupart complices du patronat. Ils peuvent de ce fait perdre leur emploi à la moindre revendication, et sans réparation. On en a vécu des exemples de renvoi abusif de délégués de personnel il y a quelques années au Parc-à-bois à Douala, puis au Port de Douala où le GPAC, syndicat patronal des Aconiers du Cameroun   est toujours en train de se montrer au-dessus de la loi.

Malgré, les engagements pris devant la faîtière syndicale mondiale  International Transport Federation, (ITF)  à Londres par Vincent Bolloré au nom du Groupement des Acconiers,  d’abord d’arrêter les licenciements et de réintégrer les 126 dockers abusivement licenciés suite à leur grève du 20 juin 2018,  ensuite de verser une compensation financière au travailleur qui a perdu un bras lors de la répression de leur grève et enfin de continuer les négociations avec le syndicat le plus représentatif des dockers (le SYNALIDOAC), rien ne semble avoir bougé.

A la Communauté urbaine de Douala, voici deux ans déjà que 10 délégués du personnel subissent un acharnement particulier du premier magistrat de la ville. Ils sont privés de salaire et de travail pour avoir assisté le 10 avril 2017 à une grève légale et légitime organisée par le Syndicat Départemental des Travailleurs des Communes du Wouri (SDTCW) en revendication de la couverture sanitaire pour l’ensemble du personnel de cette institution.

Lire aussi :Grève à la Cud : Le syndicat durcit le ton, Ntonè reste de marbre

Ce même 10 Avril, le Délégué du Gouvernement auprès de la CUD les suspend de leurs postes et de leurs fonctions. Trois jours plus tard, ils reçoivent des demandes d’explication par exploit d’huissier et le 20 Avril ils sont à nouveau suspendus avec effet sur leurs salaires, suivi d’une demande d’autorisation de leur licenciement auprès de l’inspecteur du travail qui en date du 10 mai opposera un refus pour faits non établis et entrave à la fonction de délégué du personnel. L’affaire est enrôlée le 23 octobre 2017 à la chambre sociale de la Cour d’appel du Littoral, statuant en conseil d’arbitrage. Après plusieurs audiences, le verdict a été rendu en faveur des délégués du personnel le 27 septembre 2018, ordonnant la réintégration et le paiement des arriérés de salaire, primes et indemnités liées à la période de suspension et à échoir jusqu’à la date d’exécution de la décision puis assortie d’une astreinte de 20.000 frs par jour.

A ce jour, cette décision n’est pas respectée. Alors si les délégués du personnel peuvent être maltraités avec autant d’aisance, qu’en est-il des simples employés ?

Sur le plan plus général, l’Etat peut-il véritablement protéger l’employé, comme l’indiquait le thème de la journée 2019 avec toujours en vigueur un Code de travail qui donne la possibilité à l’employeur de payer le salaire qu’il veut à l’employé sans tenir compte ni de sa compétence ni de son diplôme ?

Roland TSAPI

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