Après le dialogue national : le sentiment de haine persiste

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Une semaine après la rencontre supposée ramener la paix dans les cœurs, les violences et les manifestations de haines continuent de plus belle. La nécessité d’une véritable commission justice paix et réconciliation s’impose.

Le grand dialogue national camerounais s’est achevé le 04 octobre 2019 à Yaoundé, avec le satisfecit des organisateurs, les félicitations du gouvernement adressé aux participants, et surtout un message du chef de l’Etat  à l’endroit des Camerounais, délivré  quelques heures après la clôture des travaux à travers les réseaux sociaux et repris par le quotidien gouvernemental Cameroon Tribune dans son édition numéro 11943/8142 du lundi 7 octobre. Mes chers compatriotes, disait-il, « le grand dialogue qui vient de s’achever à Yaoundé a donné l’occasion de réaffirmer une fois de plus votre attachement à la paix et à la concorde dans votre pays, de même qu’à l’unité et au progrès de celui-ci. Je voudrais vous en remercier et vous en féliciter bien sincèrement. Vos contributions riches et variées ont été fort utiles. Certaines d’entre elles ont inspiré les recommandations formulées à l’issue du dialogue. Je puis vous assurer que toutes feront l’objet d’un examen attentif et diligent dans la perspective de leur mise en œuvre, en tenant compte de leur opportunité et de leur faisabilité, mais aussi des capacités de notre pays, Vive le Cameroun. »

La principale résolution, qui devrait ramener la paix dans les régions dites anglophones, à savoir un statut spécial pour les régions anglophones a laissé sur la soif, qualifiée par le journal Mutations dans son édition 4957 du jeudi 10 octobre 2019, de la feuille blanche du dialogue national, du fait que le contenu de cette recommandation a été laissé à la discrétion du chef de l’Etat. Et ce dernier a promis de tout étudier et tenir compte dans la mise en œuvre de leur opportunité, c’est-à-dire de leur nécessité du moment, de leur faisabilité, et surtout des moyens financiers et humains dont dispose le pays pour cela.

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Comme si de rien n’était

Depuis lors que peut-on retenir de cette diligence ? Pour le moment,  le Chef de l’Etat a posé dès la fin du dialogue des actes appréciables et longtemps attendus, comme la libération des détenus de la crise anglophone et de la crise post-électorale, sans que sur le terrain des hostilités la situation n’évoluent positivement. Dès le lundi qui suivait la fin du dialogue, les villes mortes ont repris de plus belles dans les zones en crise, comme c’est le cas depuis trois ans tous les débuts de semaine, à l’appel des sécessionnistes en guise de protestation vis-à-vis du Pouvoir central de Yaoundé.

Les exactions ont continué, et celle qui reste dans la mémoire, et rappelle la barbarie de l’époque primitive de l’humanité, c’est la décapitation lente et sauvage d’une gardienne de prison de Bamenda le 29 septembre 2019, à la veille du dialogue. Florence Ayafor, d’après les récits, revenait des obsèques d’un proche lorsqu’elle a été kidnappée par des groupes armés à Pinyin, village de l’arrondissement de Santa, dans le département de la Mezam, région du Nord-Ouest. Il faut noter que l’assassinat de cette dame était ciblé, et les méthodes tout aussi voulues. Les bourreaux ne s’attaquaient pas à elle en tant qu’individu, mais à l’Etat qu’elle symbolisait à travers sa fonction. Et la méthode utilisée avait tout l’air d’une représaille, d’une vengeance, d’une volonté de rendre une pièce de monnaie. Cela est plus plausible quand l’on sait que cet acte barbare a été commis après l’annonce de la mise hors d’état de nuire d’un ” général sécessionniste” par l’armée camerounaise. Le commandant séparatiste connu sous le nom d’Obi, faisait partie de cinq personnes neutralisées par les éléments des forces armées du Cameroun à Owe, une localité de la région anglophone du Sud-ouest du pays.

Le mal est plus profond

Plus inquiétant encore, le sentiment de haine et de rejet de l’autre semble bien tapi dans le subconscient de certaines personnes et remonte en surface à la moindre occasion. Le 9 Octobre 2019, nous sommes toujours à moins d’une semaine après le dialogue, la ville de Sangmélima était en proie à des vives tensions avec des sous entendus tribaux. Tout est parti d’après les témoignages, de la découverte du corps d’un conducteur de moto dans la ville du nom  Assam Bélinga Benjamin Junior. Les populations en colère et voulant en finir avec le suspect ont pris d’assaut le poste de police où l’assassin présumé a été placé en détention, réclamant justice. Ce présumé assassin devait être originaire du département du Noun dans la région de l’Ouest, et plusieurs jeunes en profiteront pour attaquer, saccager et piller les commerces tenus par des ressortissants d’autres tribus dans la ville.

Le préfet du département du Dja et Lobo, David Koulbout Aman dans son rôle, a dans un communiqué appelé au calme et rassuré de ce qu’il ne s’agit nullement d’un problème inter-ethnique, tout en invitant les populations au patriotisme  et à vaquer à leurs occupations pendant que la justice suivra son cours. Mais à côté de cet appel administratif, le mal est bien réel, des jeunes commerçants ont perdu leurs boutiques du simple fait qu’ils n’étaient pas originaires de la localité. Et avant Sangmélima, il n’est pas anodin de rappeler qu’en plein dialogue, l’un des participants a ouvertement demandé que des Camerounais qu’il appelle allogènes soit simplement chassés de la ville de Douala.

Face à tout cela, il devient plus évident  que le dialogue de Yaoundé n’a pas fait évoluer la situation au Cameroun, du moins en ce qui concerne le rétablissement de la paix et l’appropriation définitive de la notion du vivre ensemble. Les signaux sont encore au rouge,  plus que jamais, le pays a besoin d’une véritable commission paix, justice et réconciliation.

Que Dieu bénisse le Cameroun !

Roland TSAPI

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