20 mai 2019 : le cri de l’unité

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Elle est venue, elle est passée, la fête de l’unité, que d’aucuns disent menacée. Tandis qu’à Douala et Yaoundé on faisait les grandes parades devant les tribunes officielles sous le thème « Unité dans la diversité, atout majeur du peuple camerounais dans sa marche résolue vers l’émergence », de l’autre côté du fleuve Moungo, c’était une fois de plus le désarroi. Des tirs ont été encore entendus pendant cette célébration, un bébé de 4 mois a ainsi été lâchement assassiné à Muyuka, des maisons incendiées et autres dégâts qui indiquaient bien les signes de protestations. Quels que soient les auteurs de pareils actes, le résultat est le même, le problème subsiste. Malgré le passage en fanfare du Premier ministre Dion Ngute dans la région du Sud-Ouest, malgré les intimidations du gouverneur à l’endroit des chefs traditionnel, la réalité s’est encore révélée aux yeux du monde, implacable, impitoyable, l’unité du Cameroun est sérieusement entamée.

Fête nationale du Cameroun, 47ème édition

20 mai 2019

Aux sources du mal

Pour rester logique à l’histoire du Cameroun, la fête de l’unité n’a en effet aucun sens sans l’adhésion des régions du Sud-Ouest et du Nord-Ouest. C’est par rapport à ces deux régions qu’on parle d’unité au Cameroun, et la fête n’a été instaurée que pour marquer l’unification de ces deux régions qui constituaient le Cameroun Occidental au Cameroun Oriental.

Tout se noue en 1961, le 16 juillet exactement, quand arrive à Foumban les deux délégations pour ce qui est appelé la Conférence de Foumban. La première délégation est conduite par Ahmadou Ahidjo, avec à sa suite son Premier ministre Charles Assale, le ministre des Affaires étrangères Charles Okala, le Secrétaire d’Etat à l’information Josué Tetang, et le Secrétaire général à la présidence Christian Tobie Kuoh entre autres. Ils ont été précédés par Njoya Arouna qui s’est avancé pour les préparatifs. Cette délégation représentait le Cameroun oriental ou francophone, indépendant depuis le 1er janvier 1960. La deuxième délégation arrivée en fin d’après-midi, représentant le Cameroun Occidental ou le Southern Cameroun anglophone, est conduite par John Ngu Foncha, et composée d’Emmanuel Liffafe Endeley, Solomon Tandem Muna, Augustine Ngom Jua Neruis Namaso Mbile, John Bokwe, Bernard Fonlon.

Dissimulation

Le but de la conférence était de fixer les conditions d’une réunification effective du Cameroun, mais à l’ouverture des travaux, raconte l’histoire, les membres de la délégation du Southern Cameroon, qui croyaient qu’on réfléchirait ensemble et consignerait au fur et à mesure les résolutions, sont surpris d’entendre qu’il existait déjà un projet de Constitution concocté sous la supervision de Paris, qu’Amadou Ahidjo avait fait tenir à John Ngu Foncha pour étude, mais qui avait été gardé secret. Vrai ou faux, les historiens ne s’accordent pas encore sur le sujet. Peut-être parce que John Ngu Foncha avait un autre projet de texte, car d’après Daniel Abwa, on a juste travaillé sur les propositions d’Ahidjo en y apportant quelques amendements, et mettant de côté les propositions de Foncha.

République fédérale du Cameroun

La conférence s’achève par la décision de mettre les deux Cameroun ensemble dans un Etat fédéral, avec la capitale fédérale à Yaoundé. C’est le moindre mal pour la délégation du Southern Cameroon, qui s’en sort avec le poste de vice-président de la République fédérale que devra désormais occuper Foncha. La République fédérale du Cameroun adopta le drapeau vert rouge jaune avec deux étoiles sur le dessus gauche de la partie verte, symbolisant les deux Etats, comme les 52 étoiles du drapeau des états Unis qui représentent les 52 Etats. Il n’y aurait peut-être pas eu de problème si on en était resté là, mais le président Ahidjo ne se contentait plus de ce fédéralisme que les anglophones qualifiaient déjà de mariage des dupes. Il remit en cause les accords de Foumban, considérés comme un élément fondateur d’une gestion séparée et rigoureuse des deux Etats fédérés. Le fédéralisme l’obligeait à déléguer un certain nombre de pouvoir, ce qui ne l’arrangeait manifestement pas.

Filouterie politique 

Le 06 mai 1972, il annonçait devant l’assemblée nationale, la décision d’organiser un référendum pour l’institution immédiate d’un Etat unitaire. Le jeu était bien calculé. Si à la conférence de Foumban les délégués étaient au nombre égal des deux côtés, cela n’était pas possible pour le referendum auquel Ahidjo voulait faire recours pour décider de l’Etat unitaire. Il ne savait que trop bien que la population francophone du Cameroun Oriental fêtait au moins 7 fois plus nombreuse que celle de l’autre côté du Moungo, et joua là-dessus. Entre le jour où il annonça le référendum et le jour où il se tint, se passa juste 14 jours, deux semaines. La précipitation avec laquelle les choses se firent ne pouvait laisser l’occasion aux autres d’organiser une résistance. Ahidjo voulait faire vite pour les prendre au dépourvu, et c’est ce qui arriva. Le 20 mai 1972 lors du scrutin, le oui l’emporta à une écrasante majorité sur le non comme il fallait s’y attendre.  Les emblèmes nationaux restèrent les mêmes, sauf le drapeau qui perdit une étoile. Celle qui restait n’était plus sur la couleur verte, mais sur le rouge et au centre. Le président de la République devint le chef de l’Etat et du gouvernement. La République unie du Cameroun fut proclamée le 1er octobre 1972.

La pilule amère

Ahidjo avait eu son état unitaire, les anglophones eux avaient tout perdu, et se rendirent à l’évidence qu’ils étaient en réalité tombés dans un piège savamment monté pour les absorber purement et simplement. Le coup de grâce fut assené en 1984 quand Paul Biya signe un décret qui efface le mot Uni sur l’appellation du Cameroun pour ne garder que République du Cameroun. Les populations du Sud-ouest et du Nord-Ouest ruminent leur colère et rongent leur frein en sourdine depuis lors. En octobre 2016, la répression violente des manifestations corporatistes leur a donné l’occasion de ressortir cette colère enfouie dans les tripes, sur laquelle le pouvoir s’obstine à fermer les yeux.

Les images et clichés venant de ces deux régions montrent bien qu’elles ne sont pas concernées par la fête de l’unité, le 20 mai étant considéré historiquement plus comme un jour de deuil qu’une journée de fête. A l’occasion de cette fête, une élève d’une classe de 3eme au Lycée bilingue de Logpom à Douala, Danielle Sandjong, nous a envoyé cet hymne à l’unité, intitulé Cameroun où vas-tu ? Voici les vers :

« Cameroun tu nous as fait rêver,

Tu nous as fait espérer

 Nous croyons en toi

 Cameroun tu étais sur la bonne voie,

La voie de la démocratie la voie du progrès.

Aujourd’hui tu nous offres le chaos, les massacres, la violence, la haine.

Cameroun impose toi et montre ton unité.

Douala, Béti, Bamiléké montrons notre fraternité.

Brisons cette haine qui fait de nous des prisonniers

Peu importe où nous sommes sachons qu’on va gagner

Oui gagner cette bataille qui est notre unité.

Posons les armes.

Cessons ces larmes

Oui ces choses qui nous consomment comme une flamme

Elles nous blessent nous déchirent on dirait une lame.

Oui laissons tout ça.

Marchons main dans la main

Ensemble nous ne devons plus qu’être un

Sachons que l’amour, la joie, le bonheur, la prospérité, le succès, c’est notre destin.

Non, non ce n’est pas encore la fin

Soyons tous unis et nous verrons la suite »

Roland TSAPI

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