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Tribune libre : Le massacre de Messa au Cameroun

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Le massacre de Messa : Cameroun, 25 mai 1955 

Le 25 mai 1955, des Camerounais décident de retirer de l’hôpital central de Yaoundé, la dépouille mortelle d’un boy tué par un colon, quelques jours auparavant. Ils proviennent du quartier Mokolo. Ils sont des centaines, voire des milliers à converger vers l’hôpital central. Ils ont procédé à un important travail de mobilisation. Les colons ne veulent pas de cette levée de corps qui se transforme en une manifestation politique en faveur des nationalistes. Ils exigent que seuls les membres de la famille du défunt soient présents. Ce à quoi s’opposent les Camerounais. Ils estiment, pour leur part, que le décès de ce boy est un acte raciste, et que tout Camerounais est en mesure d’être tué de cette manière. En conséquence, ce sont tous les Camerounais qui sont concernés par cet assassinat. L’échange est un dialogue de sourd entre les colons et la population.

Les colons, face à la détermination des Camerounais, font immédiatement appel à l’armée. Celle-ci arrive par camions entiers. Elle se poste à la hauteur de l’actuelle paroisse de l’Eglise Presbytérienne à Messa. Un officier français avance vers les manifestants. Il leur demande de s’arrêter. Ceux-ci, qui se trouvent déjà au niveau de l’école de filles de Messa (actuellement, Ecole Publique de Messa), lui rétorquent qu’ici, c’est le Cameroun, il n’a qu’à aller donner ses ordres, dans son pays, en France.

Derrière les manifestants se trouvent de nombreux gosses qui chantent : « hip ! hip ! nous allons à la guerre, hip ! hip ! nous allons à la guerre». Chacun d’eux porte à l’épaule un bâton, en guise de fusil, et marche au pas. Le Français avance encore, et trace une ligne sur la chaussée, avec son sabre. Il leur dit, si vous franchissez cette ligne, je donne l’ordre de tirer. « Dépêchez-vous de donner votre ordre, rétorquent les Camerounais, nous sommes fiers de mourir comme notre frère dont nous allons retirer le corps. Pourquoi n’avez-vous pas donné cet ordre hier quand les troupes d’Adolf Hitler marchaient dans les rues de Paris ? »

Ceux-ci continuent d’avancer. Et les gosses continuent de chanter : « hip ! hip ! nous allons à la guerre, hip ! hip ! nous allons à la guerre ». Le militaire recule. Il trace de nouveau une ligne sur la chaussée, et répète aux manifestants de ne pas la franchir, sous peine d’être tués. « Tuez-nous, et vite », lui répondent ceux-ci, sans arrêter d’avancer. «Hip ! hip ! nous allons à la guerre, hip ! hip ! nous allons à la guerre ».

Le militaire se tourne alors vers sa troupe. Celle-ci met un genou au sol, arme les fusils, met les manifestants en joue. Ces derniers, de leur côté, ne désemparent pas et entonnent plutôt le « Chant de ralliement » : «Ô Cameroun berceau de nos ancêtres/ autrefois tu vécus dans la barbarie/ comme un soleil tu commences à paraître/peu à peu tu sors de ta sauvagerie/ (la version originale de l’Hymne national ».

L’indignation et la révolte

Courroucé, le Français lève le bras : «A mon commandement… feu !». La troupe tire plusieurs salves. C’est le carnage. Une cinquantaine de Camerounais est fauchée par les balles des fusils. Le sauve qui peut est général. Certains fuient, le ventre ouvert, et en tenant leurs intestins en mains. En un rien de temps, la nouvelle du carnage envahit la ville. L’indignation et la révolte, du côté des Camerounais, sont au paroxysme. Toute la ville est bouclée par l’armée. Le couvre-feu est immédiatement décrété. Une automobile de l’administration, de marque Simca, modèle Aronde, munie de deux haut-parleurs, passe de quartier en quartier pour demander à la population de ne pas sortir de chez elle. Personne n’est autorisé à quitter son domicile jusqu’au lendemain matin. La police passe la nuit à ratisser les quartiers « indigènes », selon la phraséologie de l’époque, à la recherche des « subversifs ». Aux alentours de 19 heures, l’armée entreprend le ramassage des corps des victimes et procède à leur inhumation dans une fosse commune creusée, à la hâte, par une pelle-chargeuse, à l’emplacement actuel du siège de l’Oceac, en face de la morgue de l’hôpital central de Yaoundé. Des témoins oculaires avancent le chiffre de cinquante à cent corps ensevelis sous la lumière des phares d’un camion militaire.

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Pendant plus de huit jours, le marché de Mokolo se ferme, aucun « indigène » ne voulant plus risquer sa vie en ces lieux. L’administration coloniale se retrouve obligée de ravitailler, quotidiennement, les fonctionnaires, en boîtes de sardines et en pains.

Enoh Meyomesse.

 

A Douala, le lendemain du massacre, une fois la population informée du carnage de Yaoundé, celle-ci s’en prend à son tour aux Blancs. La situation est insurrectionnelle dans le pays. Des mandats d’arrêts sont délivrés à tour de bras. Ruben Um Nyobè, le secrétaire général de l’UPC, est accusé d’être à l’origine de ces « troubles », et en écope d’un. Pour ne pas se faire arrêter, il est obligé de se réfugier à Boumnyébel, son village natal, et, finalement, de gagner le maquis. La chasse à l’upciste est alors lancée à grande échelle.

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Pour échapper à la furie française, un grand nombre d’upcistes se trouve obligé de se réfugier en « zone anglaise », ainsi que l’on appelle en ce temps-là le Southern Cameroon, c’est-à-dire les actuelles provinces du Nord-ouest et du Sud-ouest.

Le 13 juillet, un décret du gouvernement français interdit l’UPC et toutes ses organisations annexes : Udefec, « Union Démocra-tique des Femmes du Cameroun », Jdc, « Jeunesse Démocratique du Cameroun », etc.

Cette décision administrative, motivée par le désir de protéger les colons, aura des conséquences graves par la suite, pour l’évolution du Cameroun. Elle prive le pays de sa principale force de revendication. On parle même à l’époque de « décapitation » du mouvement nationaliste camerounais. Elle crée un profond vide politique dont vont bénéficier les colons, et qu’ils vont combler en suscitant la création de formations politiques régionalistes et acquises à leur cause, et avec lesquelles ils vont enfin consentir à parler d’indépendance – chose qu’ils avaient toujours refusé de faire avec l’UPC – étant totalement assurés du caractère fantoches de celles-ci.

Par ENOH MEYOMESSE

Poète, romancier, essayiste, historien

Homme politique camerounais

 

 

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