Manifestations publiques : le deux poids deux mesures

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La dernière  semaine du mois de février a été marquée dans la région de l’Ouest par le retour de deux élus locaux à la maison, tous venant de Yaoundé avec des fortunes diverses. L’un Pierre Kwemo, maire de Bafang, revenait d’une descente aux enfers à la prison de Kondengui où il avait passé un mois pour une affaire de litige foncier. L’autre, Célestine Ketcha Courtes ancienne maire de Bangangté, revenait quant à elle pour une visite de travail en tant que  ministre de l’Habitat et du développement urbain. Dans les deux cas il s’agissait de célébrer une victoire. Victoire de recouvrer la liberté pour l’un, victoire d’avoir connu une promotion dans sa carrière politique pour l’autre.

Joie pour un maire de l’opposition interdite

A Bafang, les responsables locaux de l’Union des mouvements socialistes, le parti politique que dirige Pierre Kwemo avaient projeté une manifestation publique le dimanche 24 février pour célébrer cette libération. Une déclaration de manifestation avait été déposée à cet effet à la sous-préfecture, conformément à la loi du 19 décembre 1990. Le programme des manifestations rendu public prévoyait à partir de 10h, la mise en place des militants et sympathisants, une prière œcuménique conduite par un pasteur, un prêtre et un imam, le mot d’un représentant des populations qui se sont battues pour la libération de leur maire, un mot de remerciement de Pierre Kwemo et les réjouissances populaires.

La dernière semaine du mois de février a été marquée dans la région de l’Ouest par le retour de deux élus locaux à la maison, tous venant de Yaoundé avec des fortunes diverses. L’un Pierre Kwemo, maire de Bafang, revenait d’une descente aux enfers à la prison de Kondengui où il avait passé un mois pour une affaire de litige foncier. L’autre, Célestine Ketcha Courtes ancienne maire de Bangangté, revenait quant à elle pour une

Pierre Kwemo.

Mais le mardi, 19 février 2019, le sous-préfet de l’arrondissement de Bafang Alain Augustin Mbang Ndongo a dit que cela ne se passerait pas sur son territoire de commandement. Il a signé une note d’interdiction qui dit ceci : «En application des dispositions de l’article 08 de la loi du 19 décembre 1990, est et demeure interdite, l’organisation de la manifestation publique projetée par le militants de l’Ums dimanche 24 février 2019 au lieu dit Place des fêtes de Bafang.» Comme d’habitude, la note d’interdiction était motivée par je cite « menace de troubles graves à l’ordre public ». Et des instructions ont été données aux forces de l’ordre de veiller à l’application stricte de cette mesure. Laquelle force de l’ordre a su se montrer assidue comme d’habitude aussi dans de cas pareils.

Aux premières heures de dimanche, le dispositif répressif était déjà en place, tout regroupement dispersé, et du gaz lacrymogène a été utilisé là où les FMO ont estimé nécessaire, c’est-à-dire sur des populations à mains nues. Les militants du parti de Pierre Kwemo ont été finalement confinés au domicile de ce dernier.

Joie pour une ministre du pouvoir encouragée

Trois jours plus tard, c’était le tour de la ministre de l’Habitat et du Développement urbain, Célestine Ketcha Courtes de se rendre à l’Ouest, après le Centre, le Nord et le Littoral. Dans son trajet, elle devait s’arrêter à Bangangté. Une foule nombreuse, pour emprunter l’expression, a accueilli l’héroïne le 27 février, amassée le long des routes. La police était aussi là, mais pour encadrer ce qui s’est muée en manifestation publique de joie. Sur des images, on voit ces forces de l’ordre avoir un comportement républicain, subitement devenues sages, caressant la population dans le sens du poil, lui prodiguant des conseils et en la priant gentiment de reculer là ou besoin était.

C’est un véritable bain de foule qu’a reçu la ministre de l’Habitat et du Développement Urbain, à chaque escale durant sa visite de travail dans la région de l’Ouest. La foule a déjoué l’imaginaire du protocole dès l’arrivée du cortège dans la ville de Tonga. Le gouverneur Awa Fonka Augustine et sa suite étaient impuissants devant la pression populaire

Bain de foule au passage de Célestine Ketcha Courtès à l’Ouest.

Comment pouvait-il en être autrement ? Ici on n’avait pas à faire à ces populations « antipatriotes » qui n’aiment pas Paul Biya et pensent qu’il doit partir, non. Il s’agissait de la bonne population, celle qui scande le nom du président de la République à tue-tête, celle qui loue ses actes divins comme la nomination d’une fille ou d’un fils du terroir à un poste ministériel. D’ailleurs pour une bonne mobilisation de cette population, la ministre a juste eu à adresser deux jours auparavant un message porté numéro 0066 aux différents présidents des sections Rdpc du département du Ndé, avec copie au préfet.

Camerounais à part entière et entièrement à part

Au cours de la même semaine donc, dans un même pays, dans une même région, l’on peut manifester publiquement sa joie dans une ville, mais il est interdit d’en faire autant dans l’autre. Comment comprendre l’attitude de certains administrateurs civils camerounais qui ont la charge de gérer des territoires ? Dans la même ville de Bafang par exemple, un parti veut faire une marche de protestation pour dénoncer, la manifestation est frappée d’interdiction. C’était le cas le 26 janvier pour les marches blanches du Mrc.Un autre parti veut faire une marche pour fêter la libération de son président national, la manifestation est et demeure interdite. Le motif invoqué est à chaque fois le même : menace de trouble grave à l’ordre publique.

Tous les Camerounais n’ont pas eu la chance d’entrer dans des grandes écoles comme l’Ecole national de l’administration et de la magistrature, pour avoir la possibilité de comprendre facilement, mais par respect pour ceux-là nos administrateurs devraient se donner la peine de leur expliquer exactement se qu’ils mettent dans le vocable « trouble grave à l’ordre public. », afin que chacun sache à quoi s’en tenir. Sur ce point, la loi elle-même n’est pas précise. «Il y a un vide juridique», explique une autorité administrative qui ajoute : «Les sous-préfets sont accusés constamment d’interdire les manifestations mais est-ce que les médias prennent souvent la peine de demander à l’organisateur d’une manifestation, la composition du dossier de déclaration qu’il a adressé à l’autorité? Très peu d’organisateurs remplissent les critères exigés par la loi, mais ça ils ne le disent pas aux médias. Il arrive qu’on leur donne des conseils, qu’ils refusent d’appliquer et ça aussi, ils ne le disent pas aux médias». Néanmoins, l’impression donnée par ces interdictions est que tant que l’on parle en bien du Rdpc au pouvoir et de son président, on est un Camerounais à part entière, mais quand on veut parler en bien d’un opposant et de son parti, on est un camerounais entièrement à part. L’un mérite d’être encadré, l’autre mérite d’être recadré, même en prison s’il le faut.

Roland TSAPI

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