Liberté de presse : Atanga Nji et la logique de la terreur

0

“Si l’on me donnait à choisir entre un gouvernement sans journaux ou des journaux sans gouvernement, je n’hésiterais pas un moment à choisir cette dernière formule.” Ces propos sont de Thomas Jefferson, le troisième président des Etats Unis, qui a gouverné de 1801 à 1809, il y a exactement 218 ans aujourd’hui. A son époque les Etats Unis étaient encore naissante, balbutiante à tous les niveaux et devait se donner des bases solides pour une nation forte. Thomas Jefferson était apparu comme l’un des penseurs les plus audacieux des grands principes sur lesquels ont été fondés les États-Unis. Il avait perçu l’importance capitale d’une presse libre destinée à l’investigation et à la critique des pouvoirs. Ce qu’il appelait alors « tocsin de la nation » devait permettre l’éveil des consciences et un véritable gouvernement par les citoyens eux-mêmes. À cette époque, la presse n’était pas encore monopolisée par les hommes d’affaires milliardaires.

Pas de véritable démocratie sans presse
Selon un article de Michel Granger publié par le site internet Mediapart le 6 novembre 2015, Jefferson se référait souvent à la presse dans ses correspondances, et c’est dans une lettre à Edward Carrington datant du 16 janvier 1787, qu’il a inscrit son propos cité en début, et dont voici l’intégralité : « La base de nos gouvernements étant l’opinion du peuple, le premier objectif devrait être de préserver ce droit ; et s’il m’appartenait de décider si nous devrions avoir un gouvernement sans journaux ou des journaux sans gouvernement, je n’hésiterais pas un seul instant à choisir la dernière hypothèse. » Pour lui, dans une démocratie idéale, ce n’est pas le gouvernement qui vient en premier. Jefferson met au contraire en avant une presse disponible auprès de lecteurs instruits, capables de la lire, de se forger un jugement et de participer activement au gouvernement de la cité. Sinon, la démocratie court le risque d’être confisquée par une oligarchie.
C’était il y a deux siècles. Si les Etats Unis se vantent aujourd’hui d’être un Etat fort et prospère, c’est surtout et aussi parce que c’est un pays de liberté, et la presse y joue son rôle. La Maison Blanche, l’équivalent du palais de l’Unité au Cameroun, a un service de presse où sont accrédités les journalistes de tout bord, qui questionnent les actions du gouvernement en permanence et tiennent le peuple au courant. La presse a donc toujours été perçue comme un contre-pouvoir légitime, face aux pouvoirs du gouvernement, de l’industrie, des Eglises. Ce qui ne voulait pas dire que le gouvernement aimait la presse, mais il acceptait ce principe, démocratie oblige.
Mettre la presse sous l’éteignoir
Revenu au Cameroun, le gouvernement tout en affirmant dans les discours que le pays est un pays démocratique, ne met plus les gangs pour maintenir la presse sous l’éteignoir. Et il y a des ministres pour jouer ce rôle. Le vendredi 9 août, lors d’un point de presse à Douala, le ministre en charge de l’Administration territoriale Paul Atanga Nji, a encore rappelé que le Cameroun est un pays où les discours politiques n’engagent que ceux qui y croient, avec ces menaces à peine voilées lancées à la presse : « Les autorités administratives ont attiré mon attention plusieurs fois sur les dérives de plusieurs médias installés dans la ville de Douala. Je demande une fois de plus aux responsables de ces chaînes de télévision qui organisent sciemment, je dis bien sciemment ces débats qui ont pour but de saper l’action gouvernementale, saper le moral des forces de défense et de sécurité, et de porter un coup à ce projet des grandes opportunités du chef de l’Etat, de rectifier le tir avant qu’il ne soit tard. Vous n’avez pas à être des journalistes partisans, vous n’avez pas à soutenir les hors-la-loi, vous n’avez pas à soutenir les gens qui passent le temps à perpétrer des complots contre le peuple camerounais et contre les institutions républicaines. Je vous dis une fois de plus pour ceux qui ont l’habitude d’animer ces débats chaque semaine. Parce que ce sont des débats à dessein et nous savons pour quel but ces débats sont organisés. Je vous dis en vous regardant dans les yeux. J’ai lu les rapports des autorités administratives qui ont régulièrement attiré notre attention sur ces débats qui sont des débats extrêmement dangereux (…) Je cite les mots du président Paul Biya qui a dit que dans l’œuvre de construction nationale personne n’est exclue et personne ne doit s’exclure. Nous devons accompagner le président dans cette tâche. Celui qui fait le contraire, en tout cas, il sait là où il va se retrouver ».
Volonté d’avoir une presse aux ordres
Le ministre Atanga Nji confirmait ainsi, pour ceux qui en doutaient encore, qu’il a eu un changement subtil mais profond de l’attitude du gouvernement vis-à-vis des médias. Un gouvernement qui n’accepte pas le rôle légitime de quatrième pouvoir, nécessaire à l’équilibre démocratique. Il est vrai que le paysage médiatique présente aujourd’hui, deux grands groupes, celui des patriotes que le gouvernement aime, et celui des antipatriotes à qui le ministre s’adresse. Mais dans l’histoire des médias, il s’est souvent avéré que ceux qualifiés de patriotes étaient ceux qui avaient justement accompagné les gouvernements dans les gouffres.
Dans un article publié dans le journal français Libération le 18 septembre 2004, la journaliste Annette Levy-Willard relevait qu’aux Etats Unis, deux grands journaux, le New York Times et le Washington Post avaient finalement fait leur mea culpa sur leur absence de questions avant la guerre en Irak. Elle dit : « Ces journaux avaient reconnu avoir manqué d’esprit critique et avoir trop fait confiance aux sources officielles. Ils auraient pu s’appuyer sur ce qui se disait sur ces sites web qui vivent sans pub, qui n’appartiennent pas à des grands groupes industriels et qui peuvent donc être beaucoup plus critiques. La réalité était là, mais les grands médias ne pouvaient pas se permettre de la voir, donc ils ne l’ont pas vue. »
Face aux menaces du ministre Atanga Nji qui dit sans ambages aux journalistes que s’ils n’accompagnent pas le président Biya, ils savent où ils vont se retrouver, on a reculé de deux siècles au moins, c’est-à-dire avant 1800, et avec les coups punitifs déclarés, il ne reste plus qu’à rêver, comme dit Michel Granger, que l’hypothèse de Jefferson puisse un jour se réaliser. Les journalistes ne demandent qu’à mieux faire, si on les laisse travailler.
Roland TSAPI

Share.

About Author

Leave A Reply