Grand Dialogue national : l’éducation bâclée

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Les membres de cette commission, tous des érudits du domaine ont produit trois propositions, qui se résument à l’embastillement des syndicats des enseignants.

La journée mondiale de l’enseignant célébrée le  5 octobre de chaque année, a coïncidé en 2019 au Cameroun avec la fin du dialogue national, et fort heureusement une commission consacrée au système éducatif avait été mise sur pied pour les travaux. Laquelle commission a rendu sa copie avec trois propositions. Elle demande au Gouvernement d’abord de « veiller à ce que les réformes du secteur de l’éducation intègrent la nécessité de maintenir les deux sous-systèmes éducatifs, de les rendre dynamiques et futuristes, en reconnaissant les forces et les spécificités singulières de chaque sous-système, en s’appuyant sur les forces de chacun pour des diplômés camerounais  bien formés et excellents qui rayonnent partout où ils se trouvent. Ensuite de veiller à ce que les syndicats d’enseignants travaillent en collaboration avec le gouvernement et enfin de « Réglementer la prolifération des syndicats d’enseignants et promouvoir une meilleure organisation des syndicats pour assurer une synergie du niveau régional au niveau national.

Boycott ?

Trois jours de travail, trois propositions pour un domaine aussi sensible que l’éducation au Cameroun. Et quelles propositions d’ailleurs ? La première demande que l’on maintienne  deux sous-systèmes éducatifs. La nouveauté est laquelle, peut-on se demander. La deuxième et la troisième se rejoignent, puisqu’elles parlent toutes des syndicats d’enseignants dont il faut contrôler la prolifération et veiller à ce qu’ils travaillent en collaboration avec le gouvernement. Donc en réalité il n’y a que deux propositions issues des travaux de cette commission. Sur la forme, l’on peut constater que cette commission a simplement boycotté les travaux, sa copie étant la plus maigre de toutes les commissions, et complètement disproportionnée par rapport à la sensibilité et l’importance du problème d’abord, et à la qualité des membres de la commission ensuite.

Dorothy Njeuma.

Elle était présidée par Dorothy Njeuma, dont la probité et l’intégrité qu’elle a fait preuve jusqu’ici ne pouvaient laisser des doutes. Professeur des universités, elle a occupé depuis 1975 le poste de Vice-ministre de l’Education nationale jusqu’en 1983. Elle a ensuite été directrice du Centre universitaire de Buea, et quand ce Centre est transformé en université, elle en devient Vice-Chancelier en 1993 et plus tard recteur. D’après des témoignages, sa renommée n’a d’égale que ses actes. Sous son règne, l’université de Buea passe pour être la meilleure université d’Etat. Elle laisse ses empreintes à tous les niveaux, tant sur le plan académique que sur le plan infrastructurel en passant par la gestion des ressources humaines.

Les autres membres n’inspirent pas moins confiance, si l’on s’en tient strictement à leurs titres académiques, et les personnes ressources étaient entre autres les Professeurs Jacques Fame Ndongo, Laurent Serge Etoundi Ngoa et madame Nalova Lyonga, respectivement ministres de l’Enseignement supérieur, de l’Education de base et des Enseignements secondaires. La composition de la Commission donc, pour une fois, avait veillé à ce qu’il y ait celui qu’il faut à la place qu’il faut, elle était solidement constituée pour ce qui est de l’éducation au Cameroun, et représentée à tous les niveaux. On ne peut donc conclure qu’à un boycott des travaux, au regard de ce qui est sortie de cette commission.

Des problèmes latents

Dans l’enseignement supérieur, les problèmes ne manquent pas, au contraire. Le chapelet des revendications est assez long pour les étudiants dont les conditions d’études se dégradent d’année en année ; ils continuent de s’entasser par milliers dans les amphithéâtres prévues pour quelques centaines de places ; les enseignants d’université ne cessent de menacer d’entrer en grève, le personnel d’appui aussi. L’université continue de produire des chômeurs, malgré la politique de professionnalisation des enseignements qui est prônée depuis des années ; les étudiants en année de recherche se plaignent de ne pas avoir les encadreurs, et mettent parfois cinq ans et plus à soutenir une thèse qui prendrait en temps normal deux, et on peut en citer à l’infini.

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Au niveau du secondaire, l’offre en infrastructure scolaire reste insuffisante ; des établissements sont créés sur du papier sans bâtiments ni enseignants ; des enseignants sortis de l’école passent des années à courir derrière leur premier salaire ; les établissements privés sont transformés en centre de commerce alors que l’enseignant y est clochardisé. Quant à l’éducation de base, les problèmes qui se retrouvent au secondaire et au supérieur y prennent en fait racine. Les programmes scolaires restes inadaptés, les zones d’éducation prioritaire ne connaissent pas de progression escomptée en matière de scolarisation ; les enfants continuent dans certains endroits du pays à faire l’école sous l’arbre.

Des données pourtant disponibles

Bref, la communauté éducative au Cameroun pense à raison qu’il faut organiser des véritables états généraux de l’éducation, au vu du nombre et de la complexité des problèmes. L’on se serait attendu à minima, que la Commission relève une dizaine de mesures urgentes à prendre pour amorcer la résolution des problèmes.

Et pour cela elle disposait d’une base de données suffisante.  Le Premier ministre a affirmé avoir reçu plus de 1000 propositions dans tous les domaines à travers l’adresse électronique créée à cet effet, les partis politiques qui l’ont rencontré ont à chaque fois pour la plus part laissé des propositions écrites, chaque ministre personne ressource de cette commission a dans ses services des récriminations assorties  des solutions proposées par des corps de métier.

Au lieu de s’en servir, la Commission s’est limitée à proposer que les syndicats collaborent avec le gouvernement, une façon de demander à ces syndicats de se laisser phagocyter pour sacrifier à jamais les travailleurs de l’éducation. Mais ces syndicats devraient rester vigilants, et ne pas perdre de vue que, comme le dit Joseph Epee Ekwala dans son ouvrage Les syndicats au Cameroun, genèse, crise et mutations : « Parce qu’ils défendent les intérêts des travailleurs, parce qu’ils représentent un instrument de combat, les syndicats dès leur origine ont suscité la méfiance et les réactions défavorables parmi les classes dominantes

Roland TSAPI

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