Gouvernance : le drame du Camerounais déçu

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Grace à la spontanéité des réseaux sociaux, les Camerounais, du bas peuple comme de la classe gouvernante, sont désormais au courant en temps réel des comportements sociaux faces aux difficultés et problèmes qui minent la société entière. Lesquels comportements sont révélateurs de ce que le Camerounais est devenu.

Il y a quelques temps, une vidéo circulait sur la toile, montrant un homme dans une localité du pays, visiblement dans un état éthylique avancé, mais encore assez lucide pour raconter ses déboires. Avec un niveau de langue française caractéristique de ceux qui ont été suffisamment en contact avec l’école des Blancs, et dont l’influence du milieu rural est perceptible dans le parler, il racontait comment tout le monde souffre à cause des manquements du distributeur de l’énergie électrique qu’il appelle «l’Enéo», allusion faite à Energy of Cameroon S.A en abrégé Eneo. La scène est rendue d’autant plus pittoresque, que sur la tête de l’homme est vissée une casquette de propagande électorale, portant l’effigie du président Paul Biya. Et celui qui faisait la vidéo de lui demander qui est sur le chapeau qu’il porte. D’un geste nerveux, l’homme l’enlève en disant « j’ai le chapeau de Paul Biya, je l’ai voté pour rien, il doit laisser. Je ne savais pas que c’est comme ça qu’il allait faire. »

Déception d’un électeur

Dans une autre vidéo, cette fois un reportage bien préparée par Steve Fah, on apprend que l’homme habite le village Elig Mfomo dans l’arrondissement éponyme, département de la Lékié, région du Centre, à 60 km de Yaoundé sur la route qui relie Obala à Eyenmeyong. Chaudronnier de formation, l’homme a travaillé sur les bateaux au Port de Douala avant de retourner au village à la retraite, où il a un atelier de soudure métallique. Il s’appelle Menye Ndzana, et porte le surnom de Barack Obama. Son activité dépend donc de l’énergie électrique, sans laquelle il « meurt » selon ses termes. L’on comprend donc toute sa colère dans la première vidéo.

Il explique qu’il avait fait un mois sans travailler à cause de la coupure de lumière, sa femme est même partie avec un bébé de deux mois dit-il. Bien qu’habillé dans cette deuxième vidéo de la tenue de campagne du président Paul Biya en octobre 2018, il réitère qu’il l’a voté pour rien, parce que s’il souffre ici au village c’est que Paul Biya lui-même ne représente rien. Il rappelle que s’il vote Paul Biya c’est pour qu’il lui donne la tranquillité de travailler, c’est-à-dire qu’il doit s’assurer qu’il y a l’électricité dans son atelier.

Paradoxe

A la lecture, deux contrastes majeurs ressortent de ces deux vidéos. Le premier est celui d’un homme qui a placé sa confiance en un candidat à l’élection présidentielle en fondant certains espoirs sur lui, lesquels se trouvent par la suite complètement déçus. Menye Ndzana apparait dès lors comme la représentation de tout un peuple, qui a placé sa confiance en un homme incarné dans la personnalité de Président de la République, celui-là qui dans le subconscient de l’électeur représente la solution ultime à tous les problèmes. Mais celui-ci n’a pas assuré, et le commun des mortels se retrouve à passer des mois sans bénéficier du service minimum qui en plus lui permet de gagner sa vie, avec des conséquences sociales assez lourdes comme la dislocation familiale. Le soupir est dès lors teinté d’amertume et de regret « je ne savais pas que c’est comme cela qu’il allait faire. »

Le deuxième contraste est celui du même homme, qui vit dans des difficultés depuis plusieurs années d’une gouvernance attribuée au même chef d’Etat. Les problèmes actuels de fourniture d’électricité ne datent en effet pas d’hier, ils sont connus, et par ailleurs minimes, car à côté de son atelier de soudure métallique, l’homme n’a trouvé mieux pour ses enfants que de leur faire deux salons de coiffures, et il précise dans son entretien avec Steve Fah que quand il va mourir il faut que ses enfants restent coiffer pour vivre. Mais malgré ces problèmes qu’il rencontre, il reste fidèle au même homme à la tête du pays. Pas besoin de dire qu’il est influencé par l’élite, il s’agit d’une responsabilité individuelle, car le contexte de domination d’une obédience politique ne saurait occulter le jugement, et l’homme ne peut justifier son incapacité à discerner entre ce qui est bon pour lui et la fidélité à un homme politique, qui à la limite ne sait même pas qu’il existe.

Tous en un

Ici encore, Ndzana incarne une bonne partie de la population camerounaise, qui vit dans des conditions presqu’ indescriptibles, avec la situation qui se dégrade d’année en année, mais qui reste fidèle. D’après tous les constats, le niveau de développement est le plus bas dans les zones où l’actuel président de la République a toujours fait des scores les plus élevés lors des élections présidentielles, si l’on s’en tient strictement aux résultats officiels. Dans ces zones l’électricité fait plutôt souffrir comme dans la vidéo, l’eau potable n’existe pas, les forages et puits des campagnes électorales ont tari au lendemain de l’élection, les écoles sont encore logées dans des branches entrelacées pour former des classes, les routes n’existent pas et les cercueils des cadavres ramenés des villes sont transportés sur la tête ou des motos sur des kilomètres pour atteindre le lieu d’enterrement.

C’est cette situation qui a inspiré le célèbre livre intitulé Paradoxe du pays organisateur, élites productrice ou prédatrice, le cas de la province du Sud à l’ère Biya 1982-2007 de Charles Ateba Eyene de regrettée mémoire. Le héros de la vidéo, Menye Ndzana ou le grand Barack Obama comme il insiste pour être nommé, est finalement l’incarnation du Camerounais lambda, indécis à la limite, hésitant sur les bords, capable d’être retourné par la première promesse politique, et oublier ses problèmes de tous les jours, quitte à être rattrapé le lendemain de l’élection par la dure réalité. C’est à se demander si dans le tréfonds d’eux-mêmes les Camerounais savent ce qu’ils veulent.

Un espoir cependant pour Ndzana, c’est qu’une troisième vidéo le montre en train de recevoir des mains d’une élite du parti un générateur électrogène. Ce qui résout peut-être momentanément son problème, mais pas le problème du village entier. Reste même à savoir s’il aura les moyens d’entretenir ce groupe électrogène.

Roland TSAPI

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