France-Cameroun : la dialectique du maître et de l’esclave

0

La visite du 23 au 25 octobre 2019 de Jean Yves Le Drian, ministre français de l’Europe et des Affaires étrangères, a coïncidé avec la tenue à Sotchi du sommet Russie Afrique, où était attendu le président Paul Biya. 47 chefs d’Etat et de gouvernements africains ont pris part à la rencontre, à laquelle le président russe Vladimir Poutine tenait beaucoup. D’après le journal Jeune Afrique, il était question pour la Russie de se repositionner plus efficacement et plus utilement sur le Continent.
Les intentions avancées par Moscou, dit le journal était limpides, il s’agissait d’établir – ou plutôt de rétablir – une ambitieuse relation gagnant-gagnant dont le vice-ministre des Affaires étrangères, Mikhaïl Bogdanov, a clairement dessiné les contours : Instaurer « un vrai dialogue », être aux côtés des « amis » africains dans leur lutte contre les nouvelles formes de « colonialisme ». Le message est clair – les Russes ont toujours soutenu les Africains et continueront à le faire face aux « anciennes puissances coloniales » et à celles qui, aujourd’hui, semblent caresser l’envie de leur succéder, comme la Chine par exemple.
Paul Biya et le choix du colon
C’est à ce niveau que l’on comprend mieux pourquoi le président Paul Biya, bien qu’invité depuis bien longtemps, n’a pas bougé de Yaoundé, où il est resté attendre non pas un autre chef d’Etat, mais le ministre français des Affaires étrangères. Tout s’est en effet passé comme dans un foyer où la femme montre des signes d’infidélité. Informé que la femme avait pris rendez-vous avec un rival qui lui faisaient des propositions, le mari est précipitamment revenu à la maison. Coincée sur place et ne voulant pas faire tête à l’époux, elle n’a eu d’autre choix que d’envoyer un enfant présenter ses excuses au nouvel aspirant.


Il n’était en effet pas question pour le maître français de laisser Paul Biya s’approcher davantage de Poutine, surtout qu’au-delà des relations existantes, le Cameroun, selon le site d’information fr.soutniknews.com, a récemment manifesté son intention, par la voix de l’ambassadeur du Cameroun en Russie Mahamat Puba Salé, d’acquérir l’équipement militaire russe baptisé Pantsir-S1, un véhicule blindé antiaérien de moyenne à courte portée. Le diplomate expliquait que le Cameroun s’intéresse aux véhicules blindés et hélicoptères pour lutter contre les terroristes de Boko Haram qui installent des mines sur les itinéraires des militaires, et dans le cas où le véhicule n’est pas blindé il y a d’énormes pertes.
La voix française
C’est ce qui explique que Le Drian, après Yaoundé où il s’est assuré que certaines instructions ont bien été prises en compte, s’est rendu à Maroua, officiellement pour toucher du doigt les problèmes de sécurité dans le cadre de la lutte contre Boko Haram. Et c’est sur place qu’il a révélé la vraie raison, en annonçant une aide de 45 millions d’Euros pour cette région de l’Extrême nord toujours sous la menace des attaques djihadistes. « Nous somme à vos côtés dans la lutte contre le terrorisme. Cet engagement est aussi un engagement financier », a déclaré Jean Yves Le Drian.
En filigrane le maitre français rassurait l’élève camerounais que pour cette lutte contre Boko Haram, il n’a pas besoin d’aller voir Poutine pour acheter du matériel militaire. Il a promis une enveloppe de 45 millions d’euros, soit l’équivalent en franc Cfa de 29 milliards 475 millions. Il reste à savoir comment se déclinera cette aide, parce qu’il ne faut pas croire qu’une fois rentré à Paris, il va signer un chèque ou faire un virement de ce montant sur le compte du trésor camerounais. En plus, que représente 29 milliards sur les 96 milliards que le Port autonome réclame au groupe Bolloré au titre des pénalités de stationnement, collectées par Douala International Terminal, et non reversées depuis 2016, et qui malgré cela veut être encore imposé au Camerounais ? On a presqu’envie de dire, gardez vos 29 milliards et remettez nos 96 milliards.
Rester le seul maitre qui règne au Cameroun
Il faut dire que cette volonté pour la France de noircir les relations Camerouno-russes en mettant en difficulté Paul Biya face à Poutine, n’est pas anodine. Le président russe ne cache plus en effet son désaccord sur le type de relations que mène la France avec les pays africains, une relation de pure exploitation. Au sujet du franc Cfa par exemple, Vladimir Poutine à la position suivante: « L’Afrique est mille fois plus riche que l’Europe en sous-sol, mais aussi mille fois plus pauvre que l’Europe en développement. Il suffit seulement que les présidents africains créent leurs propres monnaies, et une monnaie générale, je vous donne ma parole que l’Europe immigrera vers l’Afrique. »
Mais la France ne veut pas lâcher du lest, elle entend maintenir la relation de maître à esclave avec l’Afrique. Comme expliqué dans la dialectique du maitre et de l’esclave du philosophe allemand Georg Wilhelm Friedrich Hegel, le maître a besoin de la reconnaissance de l’esclave, il n’y a pas de maître sans esclave. En conséquence, le maître dépend de l’esclave pour exister en tant que maître. Il faut ainsi distinguer la dépendance formelle de la dépendance matérielle. Et le philosophe de préciser que Le maître dépend matériellement de l’esclave. Rien de plus vrai dans les relations que la France continue d’entretenir avec le Cameroun, qui en la matière s’offre comme un terrain entièrement conquis. Mais il faut se rappeler de ces propos de Thomas Sankara qui disait : « L’esclave qui n’est pas capable d’assumer sa révolte, n’est pas digne que l’on s’apitoie sur son sort. »
Roland TSAPI

Share.

About Author

Leave A Reply