Christian Tumi, le prélat au destin de pacificateur 

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Symbole de l’intégration national et du multiculturalisme, le prélat qui vit ses jours de retraite à l’évêché de Douala reste un atout pour la recherche de la paix et des solutions aux problèmes auxquels le Cameroun reste confronté, mais l’orgueil du pouvoir ne lui laisse pas de l’espace pour prouver et être utile à la nation.

«À la réunification, en 1961, j’avais 32 ans. En votant pour le « oui », nous avons fondé un pays diversifié mais uni. Dans notre esprit, il s’agissait d’une République fédérale. Lorsque, jeune prêtre, mon évêque m’a proposé d’aller poursuivre mes études en Europe, j’ai exigé d’aller dans une université francophone. C’est ainsi que j’ai atterri à Lyon, en France, et que je me suis retrouvé, à 39 ans, en train de mémoriser 50 nouveaux mots français par jour. J’avais la conviction que, pour me sentir chez moi partout au Cameroun, je devais être parfaitement bilingue. Et de fait, en cinquante années de prêtrise, j’ai surtout travaillé dans les régions francophones, à Yagoua, à Garoua ou à Douala. Ceux qui prétendent que je suis « ambazonien », séparatiste, se trompent grossièrement. Ce n’est pas à mon âge que je vais commencer de nouvelles aventures. »

Ces propos, extraits d’une interview accordée au journal Jeune Afrique  du 15 juillet 2019, sont de l’homme le plus gradé de l’église catholique au Cameroun, le Cardinal Christian Tumi, devenu avec le temps l’un des hommes le plus influents du pays.

Parcours d’homme de Dieu

Son aura est allée au-delà des homélies des cathédrales, des cloches des paroisses et s’est imposée dans la société entière où il s’est forgé une autorité morale incontournable. Dans cette interview, il donnait son point de vue sur ce qui peut être l’une des causes profondes de la crise anglophone. De son nom entier Christian Wiyghan Tumi, il est né le 15 octobre 1930 à Kikaikelaki, un village de la région du Nord-Ouest, situé à 300 kilomètres de  Bamenda la capitale régionale. A 36 ans il endosse déjà ses premières responsabilités dans la pastorale, quand il est ordonné prêtre le 17 avril 1966 pour le diocèse de Buéa. Il poursuit cependant sa formation en sciences de l’éducation au Nigéria,  puis à Londres en Grande-Bretagne. Plus tard il s’inscrit  à l’Institut catholique de Lyon en France où il obtient une licence  en philosophie, et continue  à l’Université de Fribourg en Suisse où il obtient un doctorat.

De retour au Cameroun, il est nommé recteur du grand séminaire régional de Bambui dans l’archidiocèse de Bamenda. Le 6 décembre 1979 il est nommé évêque de Yagoua, et consacré le 6 janvier 1980 par le pape Jean-Paul II en personne. Deux ans plus tard, il devient le 19 novembre 1982 archevêque coadjuteur de Garoua, et après deux années encore il devient archevêque du même diocèse le 17 mars 1984. Son influence dans l’église ne cesse de monter, sa considération aussi. 4 ans seulement après être devenu archevêque, il est créé cardinal par le pape Jean Paul II lors du consistoire du 28 juin 1988. Créer c’est la terminologie consacrée dans l’église, qui a la même signification que nommer dans le civil. A sa création comme cardinal il lui est donné le titre de cardinal-prêtre de Santi Martiri dell’Uganda a Poggio Ameno.

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Retraite…chargée

Depuis 10 ans, le 17 novembre 2009, il s’est retiré de la charge d’archevêque, il était alors âgé de 79 ans. A 89 ans aujourd’hui, quoiqu’officiellement en cessation d’activité,  il ne vit presque pas sa retraite, au contraire, il est plus que jamais sollicité, pas seulement par les fidèles de l’église catholique, mais davantage par la société camerounaise entière. L’homme n’est en effet jamais resté indifférent aux mutations socio politiques du Cameroun. Depuis son passage à la présidence de la conférence épiscopale de 1985 à 1991, il a toujours donné son point de vue sur des questions politiques, en faveur d’un partage équitable des ressources, et du respect des droits de l’homme.

Des points de vue qui n’ont pas toujours plu au pouvoir, ce qui lui a parfois valu des ennuis, sans pourtant l’ébranler. Dans les années 1990, il est accusé de rouler pour l’opposition camerounaise, mais il a toujours clamé son détachement vis-à-vis de la politique. Lors des élections présidentielles de 2011, il fut même approché discrètement par certains acteurs de la vie politique pour se porter candidat, mais il a toujours estimé que s’il avait un rôle à jouer c’est hors de la sphère politique, en essayant de concilier autant que faire se peut les parties.

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Crise anglophone

C’est dans ce rôle qu’il s’est proposé depuis le déclenchement de la crise dans les régions du Nord-Ouest et du Sud-Ouest, d’organiser une conférence générale anglophone pour extirper les vielles rancunes et exorciser si on peut le dire ainsi, les démons de la haine qui sèment la désolation dans cette zone. Dans l’interview au journal panafricain cité au début, son témoignage laisse comprendre qu’il maîtrise les causes lointaines.  Il dit: « C’est vrai que tout cela a commencé il y a longtemps : j’étais encore au collège quand Gorgi Dinka a prononcé le mot « Ambazonia » …Paul Biya aurait dû intervenir immédiatement dès octobre 2016, et il est dommage qu’il ne se soit jamais adressé directement aux anglophones. S’il avait eu cette attention, tout cela se serait arrêté. Quand j’ai vu que la situation ne se calmait pas, je suis allé dans mon village, à Kikaikelaki, à 300 km de Bamenda. J’ai pris ma voiture en passant par Buea, Kumba, Manfé, Bamenda, Kumbo… Les « Amba Boys » avaient déjà décrété la fermeture des écoles ! Pis encore : quand je suis arrivé chez moi, j’ai vu que tout le monde connaissait l’hymne ambazonien. Les enfants et même les parents ! Je suis tombé des nues : quand et où l’avaient-ils appris ? Et cela sans que personne, dans nos services de sécurité, n’en sache rien ? C’est à ce moment-là que j’ai compris la gravité de la situation. »

Atout à exploiter

Le 9 septembre 2008, le cardinal Tumi avait reçu le prix Cardinal von Galen,  décerné par l’ONG Human Life International,  « en reconnaissance de près d’un demi-siècle de pastorale en faveur de la famille, des laisser pour compte, de l’avènement et du respect du jeu démocratique au Cameroun». Le 15 novembre 2011, il a reçu le  Prix de l’Intégrité 2011 décerné par Transparency International. Aujourd’hui, doté d’une bonne connaissance des sources du conflit anglophone, bénéficiant d’une neutralité reconnue, il apparait dans cette crise, comme la personnalité la plus indiquée pour trouver une voie de sortie, si, et seulement si le pouvoir de Yaoundé pouvait lui laisser  les coudées franches.

Roland TSAPI

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