Campagne électorale : location des militants et achat des consciences

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La campagne électorale pour la présidentielle est en ce moment en train de dévoiler aux Camerounais bien de méthodes. Des meetings publics aux rencontres dans les salles, en passant par le porte à porte, chacun y va de sa méthode pour charmer les électeurs et s’assurer des votes le jour j. Cette campagne dévoile surtout et une fois de plus le caractère essentiellement clientéliste de la relation qui existe entre les candidats et l’électorat, qui se manifeste sur le terrain notamment par deux méthodes, la location des militants et l’offre des dons.

Après un meeting à Limbe dans la matinée, la caravane d’Akere Muna a directement mis le cap sur Douala, le jeudi 27 septembre 2018. Le Stade Cicam n’a pas tardé à se remplir, dès l’arrivée du candidat du Fpd. Koko Ateba

Akere Muna fait foule au stade Cicam à Douala.

Pour le premier cas, on note qu’en cette période il y a une catégorie des Camerounais qui se sont trouvés un emploi saisonnier, celui de militant. Ils militent dans tous les partis, et parfois dans plusieurs partis le même jour, au rythme des meetings ou des passages des candidats dans leurs zones. Ce sont les conducteurs de motos taxi, favorisés dans cet emploi saisonnier par leur facilité à se mouvoir. Ils sont devenus en cela une cible favorite pour les campagnes. Au prix de 2000 ou 3000 Francs, ils louent volontiers leur temps pour une tournée d’une heure ou deux dans la ville, avec en prime un t-shirt aux couleurs du candidat qui les a sollicité et même parfois un tour à la station-service pour le ravitaillement en carburant aux frais du loueur.

L’objectif visé par cette pratique est de démontrer sa popularité, et curieusement elle n’est pas pratiquée exclusivement par les candidats dont la majorité n’ose pas s’offrir ce luxe, mais surtout par les représentants du parti au pouvoir, qui veulent démontrer à leur champion qu’il reste très populaire. Ce qui aurait été crédible si seulement, tous ces meetings finissaient sans incidents. Seulement, on enregistre depuis le début de cette campagne et presque chaque jour, des plaintes de ces  «militants» de quelques heures ou d’un jour. Ils dénoncent le fait de n’avoir pas été payé comme convenus.

Dons électoraux

Pour le deuxième cas, la campagne est aussi et surtout la saison des dons, la haute saison d’ailleurs s’il faut le dire. Hormis les promesses en dotation d’infrastructures de développement, des produits alimentaires et vestimentaires, des gadgets et des pacotilles de toutes sortes sont offerts aux populations pendant les périodes électorales. «Ce sont, pour l’essentiel, de la viande, du poisson fumé, du riz, du vin rouge, de la bière, des liqueurs, des pagnes, des teeshirts à l’effigie du parti, des casquettes, des écharpes, des porte-clés, etc. Bien plus, dans l’intention manifeste d’amener les populations à leur accorder leurs suffrages, les hommes politiques prennent l’engagement ferme de trouver des solutions immédiates aux doléances des populations

Ces dons sont comme il faut l’attendre, accompagnés de consignes de vote. En plus des différents cadeaux répandus, de l’argent frais est quelque fois distribué au cours des bains de foule lors des meetings, ou donné pour récompenser les groupes de danses traditionnelles invités pour animer la cérémonie, les participants sont conviés à boire et à manger à la fin du meeting.

Le «don électoral»

Lors de cette réception, les émissaires du parti en campagne prennent soin de dire à leurs invités que les cadeaux sont un don du chef du parti, ou du chef de l’Etat selon le cas. Tout en précisant qui faut se le rappeler le jour du vote et ne pas se tromper dans l’urne. Que ce soit pour la location des militants, ou pour la pratique des dons, il est évident qu’en cette période, les partis politiques surfent simplement sur une souffrance et une misère qui dure et dure encore, et dans laquelle manifestement certains tiennent à maintenir les populations.

L’article 116, alinéas c et d de la loi n° 91/020/ du 16 décembre 1991 fixant les conditions d’élection des députés à l’Assemblée nationale dispose et je cite: «Sont punis des peines prévues par l’article 123 du code pénal, alinéa c, ceux qui, par dons, libéralités, faveurs, promesses d’emplois publics ou privés ou autres avantages particuliers faits en vue d’influencer le vote d’un ou de plusieurs électeurs, obtiennent leur suffrage soit directement, soit par l’entremise d’un tiers ; alinéa d, ceux qui, directement ou par l’entremise d’un tiers, acceptent ou sollicitent des candidats, des dons, libéralités, faveurs ou avantages cités en alinéa c.» fin de citation. Cette disposition s’applique à toutes les élections organisées jusqu’ici au Cameroun, mais impunément piétinée comme d’habitude.

Dans un essai intitulé «Les dons dans le jeu électoral au Cameroun » publié en 2013 Antoine Socpa explique que toutes proportions gardées, le «don électoral» fait partie des recettes anti-démocratiques qu’affectionnent certains politiciens africains. Les partis politiques impopulaires se servent en effet de ces dons pour ramener ou maintenir les groupes sociaux dans leur sphère d’influence.

La recette alimentaire

D’après lui, au moment où le phénomène du « don électoral » prend de l’ampleur, il faut craindre ses effets négatifs sur le processus démocratique en cours en Afrique. Face aux populations maintenues et entretenues dans des conditions de survie précaire, la recette alimentaire est un piège visant à les apprivoiser et à les transformer en bétail électoral. Mais l’expérience camerounaise du « don électoral » nous enseigne que cette pratique n’apporte pas toujours les résultats escomptés. Certains électeurs acceptent les dons mais ne tiennent pas leurs promesses, désormais conscient que ce qui leur est donné n’est qu’une infime partie de ce qui leur a été dérobé.

Roland TSAPI

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