Cameroun : la société et le réflexe de l’anormal

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De manière automatique, les règles les plus élémentaires au Cameroun sont foulées au pied. Les populations semblent être programmées pour déroger à la règle, aidées en cela par l’impunité et la complicité étatique.

Depuis le début du mois de janvier 2020, le prolongement nord du Boulevard de la république dans la ville de Douala au Cameroun, plus connue sous le nom de « route des militaires » car la réalisation est faite depuis 2013 par le Génie militaire, a connu un marquage de la chaussée. Ce marquage horizontal indique les différents sens à prendre, avec des passages cloutés et des flèches d’orientation. Mais au quotidien, les automobilistes violent ces indications, roulent sur des traits, chevauchent les lignes interdites. Il n’est pas rare qu’une voiture roulant dans le sens de la cité Bonamoussadi se retrouve entre deux voitures qui en sortent, simplement parce qu’elle n’a pas respecté la flèche de direction qui en amont lui demandait de se rabattre à droite pour retrouver le sens normal de circulation. Ce qui est frappant ici, c’est que cette facilité à violer le code de la route n’est pas le fait des chauffeurs de taxi souvent accusés d’indiscipline, mais ce sont des grosses voitures, conduites par des personnes à priori plus avisées et méfiants qui s’adonnent à ces actes de délinquance routière. Il est évident que cela créé de la cacophonie et enlève à cette infrastructure routière son sens et sa beauté.

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Le réflexe de l’interdit

Ce n’est pas seulement ici que cette habitude est observée, celle de se moquer des règles les plus élémentaires. Presque partout au Cameroun et singulièrement dans la ville de Douala, la chaussée faite pour faciliter la circulation  est occupée d’autorité par les commerçants. Au marché central, New Deido, Ndogpassi, Makepé Missoké, Pk 14, Bonamoussadi, Sandaga, Nkoulouloun, Ange Raphael, le long de la Cité Sic… On a la nette impression aujourd’hui que certains Camerounais sont conditionnés pour faire exactement le contraire de ce qu’il faut faire. Une route bien construite, on réfléchit déjà à comment l’occuper pour y exposer ses marchandises. Un trottoir bien aménagé déclenche immédiatement l’envie d’aller confectionner son comptoir et s’y installer. Une chaussée bien délimitée, la réflexion du conducteur est  comment faire pour chevaucher. Une loi votée stimule la réflexion sur les voies pour la contourner. Bref, une règle fixée déclenche automatique une réaction visant à ne pas la respecter. Comment est-on arrivé là ?

En réalité au Cameroun, la population semble atteint de ce qui est appelé en psychologie le réflexe de Pavlov, ou le conditionnement classique. Ivan Pavlov est un physiologiste russe qui en 1889 a réalisé une expérience qui a abouti à établir les principes de ce réflexe.  Tous  les jours il donnait de la nourriture à  son chien à la même heure, après avoir fait sonner  une cloche. Au bout d’un certain temps le chien qui avait associé le bruit de la cloche à son repas, se mettait à saliver en entendant le son d’une cloche, sans qu’il y ait de la nourriture dans la pièce et peu importe que ce soit l’heure de son repas ou non. Ramené à la société camerounaise, le son de cloche de Pavlov peut être assimilé à une nouvelle décision prise par le gouvernement ou une autorité, et la salive du chien  peut être comparée à la réaction de la population face à cette décision. Une réaction malheureusement contraire à ce qui était attendu, mais surtout une réaction encouragée et entretenue par l’impunité, et la promotion des contre valeurs.

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La normalisation de l’écart

Dans une interview accordée au journal Le Jour en mars 2013, le philosophe camerounais Hubert Mono Ndjana décrivait la société camerounaise en ces termes : «D’après ma théorie de l’écart et de la norme, notre société se caractérise par le fait d’avoir écarté la norme et d’avoir normalisé l’écart. Il s’agit bien d’un fait, et non d’une idée imaginaire. C’est pour avoir normalisé l’écart que les comportements d’écart n’étonnent plus personne. C’est de s’arrêter de détourner les fonds qui seraient, au contraire, étonnant. » A l’en croire donc, le mode de gestion de la cité a rendu l’interdit tolérable, et même encouragé. Au plus bas niveau, le passager encourage le conducteur à chevaucher les lignes interdites sur la chaussée, et au niveau de l’Etat même, les détournements des  deniers publics sont encouragés, comme l’expliquait encore Hubert Mono Ndjana dans cette interview, parlant du Tribunal criminel spécial créé pour traquer les délinquants à col blanc : «Quand le criminel sait qu’il peut s’en sortir en remboursant, et cela d’autant qu’on n’établit jamais la totalité des montants volés, rien ne peut l’obliger à s’arrêter de voler. C’est pour cela que les arrestations actuelles ne découragent pas les détourneurs potentiels…Je vénère cent fois plus le catéchiste ou le noble planteur de mon village, qui ne prend pas les choses d’autrui, par rapport aux fripouilles que le protocole d’Etat nous oblige à respecter et qui se plaisent à détrousser les 20 millions de citoyens que nous sommes. Le petit voleur à la tire, qui dérobe le téléphone portable d’une personne, qui ne fait donc du tort qu’à une personne, est encore préférable aux voyous à col blanc qui causent du préjuge à 20 millions de citoyens. Leur peine devrait être multipliée 20 millions de fois. Mais ils bénéficient de la mansuétude du Tribunal criminel spécial, tandis que le petit voleur du marché central écope de toute sa peine, même s’il remet en place le téléphone volé. »

Pour revenir au quotidien, à ce qui se passe autour de nous au Cameroun, les gestes de rébellion, de refus de se conformer à la moindre règle, le défi permanent de la loi par le citoyen lambda est devenu un réflexe, un geste automatique posé avant même de se rendre compte parfois que l’on vient de traverser une borne. Tout cela parce qu’il ne sait plus dans quelle direction va la société, et le mental est désormais conditionné par le désordre, qui est si perceptible autour de nous. Tout le monde crie pourtant au changement, à l’amélioration des conditions de vie, mais dans les comportements quotidiens, tout semble indiquer que la majorité des Camerounais ne sont pas prêts à suivre ce changement en adoptant des comportements positifs.

Roland TSAPI

 

 

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