Bilan des 37 ans de pouvoir : l’auto-flagellation du Rdpc

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Même les thuriféraires du parti au pouvoir ne se contiennent plus des échecs depuis 37ans. Certains ne ratent plus l’occasion des rencontres, mêmes restreintes pour exprimer leur ras le bol.

Les 37 ans de Paul Biya au pouvoir au Cameroun ont donné lieu à des manifestations de son parti le Rdpc le 6 novembre 2019, un peu partout sur le territoire national. Comme à l’accoutumée, les pontes du régime se sont en majorité repliés chacun dans sa région d’origine pour marquer l’évènement devant leurs électeurs de base. L’occasion était aussi  belle pour eux de faire le bilan ô combien élogieux de leur champion, qualifié de sage, magnanime, mendiant de la paix, sauveur et même créateur pour certains.  Au cours de certains rares meetings par contre, les  militants se sont permis de descendre des nuages et regarder d’un œil froid, détaché de toute flagornerie, la situation vécue au quotidien par eux-mêmes et par les leurs.

Le ras-le-bol d’un député de l’Extrême Nord

En prélude à cette célébration, dans la région de l’Extrême Nord, le chef de la délégation permanente régionale du Comité central du Rdpc Cavaye Yeguié Djibril, ci devant président de l’Assemblée nationale, a organisé le 4 novembre 2019 dans la salle de conférence du Cercle municipal de Maroua, ce qu’il a appelé une «conférence de haut niveau.» Elle regroupait toute l’élite politique de la région et les membres du gouvernement originaires, réunis pour parler entre autres de « la vision du développement social, économique et culturel de l’Extrême Nord à l’aune de la vision du chef de l’Etat son excellence Paul Biya. » Les préparatifs pour les futures élections locales étaient également à l’ordre du jour.

Mais cette rencontre a donné lieu au député Hamadou Sali, Président du Conseil d’administration de Douala International Terminal, filiale du groupe Bolloré au Cameroun, de déverser sa bile, en s’adressant en ces termes à Cavaye Yeye Djibril : « Président, on nous a dit de ne pas parler mais je crois que je vais transgresser la règle. Il faut qu’on soit réaliste, les gens de l’Extrême Nord. La nature elle-même nous a tout donné, si nous-mêmes ne savons pas utiliser ce qu’elle nous a donné c’est que nous sommes responsables. On dit que 6% seulement des enfants sont scolarisés. Depuis plus de 20 ans monsieur le président, nous avons le ministère de l’Education de base. De madame Haman Adama, en passant par madame Youssouf Hadidja Alim,  Mounouna Foutsou, Baongla, tous ceux-là sont passés à l’Education, jusqu’à présent nos enfants sont assis à même le sol. On dit chez nous que si vous allez dans un village où tout le monde a la hernie, il faut attacher la calebasse. Tous nos frères ici présents préfèrent nommer les Beti, nommer les Anglophones pour faire plaisir au Premier ministre, tous les projets vont là-bas, nous sommes des députés et nous voyons comment l’on vote à l’Assemblée.

Comment pouvez-vous faire des projets vous les envoyez tous au Sud, est ce que les Beti ont besoin de nous pour se développer ? Le ministère de l’Aménagement du territoire où tous les projets sont inscrits, sont depuis plus de 20 ans entre les mains des ressortissants de l’Extrême Nord, de mon grand frère Seny Keichala, en passant par le ministre Yaouba Abdoulaye , aujourd’hui c’est Alamine Ousmane Mey, ça fait 23 ans, vous voulez que qui vienne nous aider monsieur le président ?

Je suggère qu’après ce séminaire, qu’il y ait un autre entre les membres du gouvernement et nous-mêmes, pour regarder ensemble ce que nous pouvons nous même faire, on ne doit pas toujours attendre que les autres viennent faire pour nous. Il y a plus de 7000 morts dans le cadre du Boko Haram, vous le savez bien, il a fallu que vous-même interveniez, et on vous a accusez d’être entré dans les affaire de l’Exécutif, parce qu’un membre du gouvernement s’est permis quand même de dire que c’est l’élite du Grand Nord qui est Boko Haram, et qui fait tout ça pour venir prendre le pouvoir à Yaoundé. Aujourd’hui il y a 2000 morts dans le Sud-Ouest, vous nous demandez de cotiser, vous faites des projets là-bas. C’est nous-mêmes qui devons régler nos problèmes.»

Cavaye Yeguie accuse les parents de « fabriquer » trop d’enfants

Cette prise de parole était entrecoupée d’applaudissements nourris de la salle, visiblement satisfaite du courage que le député a pris pour briser la glace des courbettes. Il avait d’ailleurs précisé à l’entame de son propos qu’on leur avait interdit de parler mais qu’il était obligé de déroger à cette règle. Comme quoi d’habitude dans le parti, on ne doit pas parler. Comme réponse, Cavaye Yeguie Djibril, président de l’Assemblée national, lui aussi à son poste depuis 1992 soit 27 ans en 2019, a eu ces mots : «Le président Paul Biya sera informé. Je prends sur moi d’aller informer, sensibiliser les ministres en charge de l’Education. Mais, j’ai une chose que vous devez comprendre, une seule chose. Nous, le Septentrion, nous fabriquons trop d’enfants …»

Cet échange, entre deux députés à l’Assemblée nationale et issus du parti au pouvoir, montre un cliché de ce à quoi ressemble cette Chambre,  et indique aussi le niveau des débats qu’on peut y avoir. Si l’on peut saluer le courage d’Hamadou Sali d’admettre que la région de l’Extrême Nord reste la plus sous-scolarisée, et qu’en plus le peu d’enfants qui vont à l’école sont assis à même le sol, alors que les fils du terroir gèrent le secteur de l’éducation de base depuis une vingtaine d’année, il faut en même temps relever qu’il évite de conclure que c’est un bilan négatif à mettre au compte de leur parti qui gère le pouvoir.

Mais ce qui est plus horrifiant c’est la réponse du président de l’Assemblée nationale du Cameroun, qui met la sous-scolarisation de la région au compte du trop grand nombre d’enfants qui sont accouchés ici. Le langage utilisé est davantage dégradant et insultant vis-à-vis des parents de cette région, quand il parle de « fabriquer » des enfants. Les parents sont ainsi réduits d’après le « très honorable » comme on l’appelle, à des machines dépourvues de réflexion, qui produisent à la chaine des enfants comme une usine qui produit des bouteilles de bière. A en croire le président de l’Assemblée nationale du Cameroun, c’est parce qu’il y trop d’enfants à scolariser qu’il n’y a pas de salle de classe, ni de table-bancs dans les rares salles de classe qui existent.

Les populations comme bétail électoral et pas plus

En tout état de cause, cette sortie permet de mesurer une fois de plus la profondeur de l’abîme dans lequel le Cameroun est enfoncé, de comprendre une fois de plus l’état d’esprit de ceux qui sont supposés défendre les intérêts des populations et s’assurer qu’elles ont le minimum de bien-être. Quand il faut utiliser les populations comme du bétail électoral, ils s’en gargarisent et brandissent partout que l’Extrême Nord est le vivier électoral du parti au pouvoir, que personne ne peut gagner les élections au Cameroun s’il ne gagne dans cette région. Mais quand vient l’heure d’assurer à cette même population le droit le plus élémentaire, le droit à l’éducation, ils trouvent que le Septentrion fabrique trop d’enfants. Heureusement que Dieu n’abandonne jamais les oiseaux du Ciel.

Roland TSAPI

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