Bataille successorale : le fantôme de Paul Bernard Kemayou hante son royaume

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Près de trois semaines après le suicide de Tayo Marcel II, des voix s’élèvent au sein du groupement Bangou pour revendiquer le trône qui aurait été usurpé pendant 39ans par ce dernier, successeur de Christophe Djomo qui avait hérité comme régent temporaire d’un trône vacant.

Danse macabre sur le tombeau d’un symbole de la lutte pour la libération des peuples africains sous le joug de la domination coloniale. L’image peut s’apparenter à une métaphore pour ceux qui n’ont que quelques bribes de la vraie histoire du royaume Bangou. Mais, les archives et les abondants écrits sur la légende que représente Paul-Bernard Kemayou, roi des Bangou dans la région de l’Ouest Cameroun, suffisent à mesurer l’étendue de sa notoriété et toute la reconnaissance que lui voue aujourd’hui, le groupement Bangou secoué par la crise de succession entre ceux qui contestent à la lignée Tayo la légitimité, et de l’autre, les partisans du retour à l’ordre rompu par l’autorité coloniale en 1961. C’est en effet un doux euphémisme de dire que le village se trouve aujourd’hui à la croisée des chemins. Et c’est une figure emblématique de la lutte contre la colonisation qui agite ainsi la mémoire de son peuple de longues années après sa disparition.

Un roi combattant

Fervent militant de l’Union des populations du Cameroun (Upc), qui a régné de 1948 en 1959 et ancré dans les luttes nationalistes, il a tout donné dans cette noble cause qu’il défendait. Dès 1957, la lutte armée s’intensifie dans la région Bamiléké. «L’administration coloniale sollicite le concours des chefs traditionnels pour mettre la main sur les bandes armées… En tant qu’auxiliaires de l’administration, le chef  se doit de donner les renseignements utiles pour lutter contre la rébellion», écrit Paul Tchakounté dans son mémoire de licence en histoire soutenu en 2007-2008. Alors que les nationalistes engagent une lutte contre les chefs « traitres », qui pactisent avec l’administration coloniale. Les palais royaux sont incendiées ; notamment celles de Baham, Bahouan, Bandjoun,….  « Plusieurs chefs se rallient au mouvement de l’Upc », écrit Paul Tchakounté. Parmi eux, Paul Bernard Kemayou. « Dans le comité de base de la chefferie, est adjointe une section de combattants. Pour camoufler le jeu, les maquisards sont ici habillés en femmes, pour ne pas attirer le moindre soupçon. C’est en ténue de combattants de l’Upc que le Roi Kemayou se présente aux cérémonies organisées par ceux-ci », rapporte l’historien.

La guerre est ouverte avec l’administration coloniale. L’ardeur et la témérité du Roi Kemayou seront vaincues par Maurice Quezel, affecté le 31 décembre 1958 comme chef de poste administratif  de Bangou. Ce spécialiste de la guérilla que la France dépêcha d’Indochine pour mater les velléités indépendantistes dans la région de Bangou mettra tout en œuvre pour réussir sa mission. Le résistant Paul Bernard Kemayou finira par céder et s’exila au Ghana et plus tard en Chine, terres plus favorables aux indépendantistes d’Afrique française. Une fois en terre chinoise où il trouve asile, Paul Bernard Kemayou se sent libéré et poursuit le combat sur une terre plus fertile pour la cause, de 1962 à 1972. Durant ses cinq dernières années, l’exilé politique a été coordonnateur et responsable des liens sino-africains pour œuvrer à l’accompagnement des luttes de libération en Afrique. Faisant ainsi tout honneur au surnom qu’il portait depuis les premières années du combat de l’Upc, à savoir « Kemayou l’Africain ».

Empoisonnement

Près de trois semaines après le suicide de Tayo Marcel II, des voix s’élèvent au sein du groupement Bangou pour revendiquer le trône qui aurait été usurpé pendant 39ans par ce dernier, successeur de Christophe Djomo qui avait hérité comme régent temporaire d’un trône vacant.

Paul-Bernard Kemayou.


Le fils du roi Sinkep Charles, né en 1938, a grandi avec l’âme de combattant. Porté à la défense des opprimés, le prince rencontra Ernest Ouandié à l’école primaire de Bangou carrefour, et ce sera facile pour lui de faire partie du combat que mènera le futur président de l’Upc. Son accession au trône à l’âge de 21 ans comme 12ème ne le détourna pas de sa mission de combattant nationaliste. Nommé auxiliaire de l’administration, avec pour mission le ravitaillement des troupes coloniales, l’homme profitera pour glaner des informations pour ses frères combattants. Ce qui conduira à sa destitution le 28 avril 1967, et condamnation à mort par contumace.

Sept ans après qu’il ait quitté son royaume, pour un exil forcé, en passant par le Cameroun anglophone. Direction le Ghana, puis la Chine. Avant de terminer ses jours en Guinée où l’homme était le représentant permanent de l’Upc jusqu’à son assassinat. Il décède des suites d’un empoisonnement en 1985. « Le 11 mai 1995, le rituel d’inhumation du défunt Roi est interrompu par des éléments de l’armée camerounaise qui ordonnent à des prisonniers transportés sur le site par l’armée de prendre possession du cercueil », peut-on lire sur une page à lui dédiée sur wikipedia. « Le roi n’a donc jamais eu droit aux obsèques officielles et une succession digne », renseigne un natif de Bangou. Destitué, Paul Bernard Kemayou est remplacé par Christophe Djomo, frère consanguin du roi combattant. Il laissera le pouvoir à son fils adoptif Marcel Tayo II qui régnera de 1979 jusqu’à son suicide le 16 novembre dernier. Depuis, le groupement Bangou est encore divisé sur la succession. Avec la nécessité de faire les obsèques du roi Paul Bernard Kemayou dit Kemayou l’Africain que la lutte anticoloniale a emporté.

Source : Franck ESSOMBA (Le Messager)

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