Accaparement des terres : des peuples autochtones Bagyeli disent non à Biopalm

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Un décret présidentiel de Décembre 2018 autorise l’Etat à louer plus de 18 mille hectares de forêts à la société agro-industrielle Biopalm pour la production du palmier à huile, au détriment des droits des communautés autochtones Bagyeli du département de l’Océan.

Dans la région du Sud, l’Etat vient d’être autorisé à conclure un contrat de bail d’une parcelle de 18 mille hectares de forêts pour une durée de 50 ans renouvelables, avec la société PALM RESSOURCES CAMEROON S.A (Biopalm). C’est la substance du décret Présidentiel N°2018/736 du 04 Décembre 2018. Selon le décret, la parcelle louée en vue de la création d’une plantation agro-industrielle de palmier à huile, se trouve à « Gwap, Nkollo et Bella »dans l’arrondissement de la Lokoundje, Département de l’Océan.

Informé des limites géographiques de la société agro-industrielle, l’un des leaders Bagyeli du département de l’Océan sillonne les différents campements Bagyeli pour sensibiliser la communauté.

La nouvelle relative à Biopalm sonne comme une « condamnation à mort » pour les Bagyeli, comme l’affirme celle que nous avons choisi d’appeler Pauline pour des raisons d’anonymat, membre de l’association des représentants Bagyeli de l’Océan. « Si l’Etat nous enlève la forêt, il nous a enlevé la vie. Chez nos frères à Kilombo (dans l’arrondissement de la Lokoundje où sont situées les plantations de Socapalm) par exemple, les communautés n’ont plus où faire les champs, la chasse et autres, à cause des palmeraies. Si nous acceptons la palmeraie, cela signifie que nous sommes morts ».

Pour Virginie Ngo Woulè, femme autochtone Bagyeli de Gwap, l’arrivée de Biopalm compromet l’avenir des fils et filles Bagyeli. « Si ce projet entre ici, notre forêt va disparaître. Ils [Biopalm] vont arracher nos terres. Cette histoire de palmeraie : nous n’avons pas besoin d’elle. Nous voulons ce qui sécurise notre forêt.», explique Virginie.

Les communautés autochtones Bagyeli entendent parler de Biopalm depuis 2012, suite au décret N°2012/168 du 28 Mars 2012 portant attribution en concession provisoire à la société Biopalm deux dépendances du Domaine National d’une superficie globale de 3.348 hectares sises au lieu-dit « Bella ». D’après le décret, seul le village « Bella » était concerné par le projet du palmier à huile de Biopalm.

Un fait apparemment éloigné survient des mois plus tard. Le Premier ministre Camerounais signe le Décret N°2012/3509/PM du 01er Novembre 2012 portant désaffectation d’une parcelle de forêt relevant du Domaine Privé de l’Etat. Du décret, les communautés apprennent que « la parcelle de forêt désaffectée située dans l’arrondissement de la Lokoundje, couvre près de 21.552 hectares et est désormais affectée à la production agricole ».

La partie résiduelle de ce Domaine Privé de l’Etat évaluée à 104.016 hectares, quant à elle, demeure affectée à la production du bois d’œuvre.  On aboutit ainsi à la modification des limites de l’Unité Forestière d’Aménagement (UFA) N°00 003. Ayant auparavant appartenu à MMG (Mba Mba Gregoire), cette UFA appartient maintenant à la Compagnie Forestière de Kribi CFK.

La parcelle désaffectée recouvre les 4 villages abritant des peuples autochtones Bagyeli à savoir Gwap, Nkollo, Mounguè et Bella.

Mais jusqu’ici, les communautés ne font aucun lien entre Biopalm et la nouvelle désaffectation de forêt. Au contraire, elles espèrent que la parcelle désaffectée sera octroyée aux communautés.

Les forêts communautaires compromises

Craignant que l’Etat n’attribue aussi leurs terres à la société agro-industrielle, les communautés des villages voisins, Gwap, Nkollo et Mounguè ont marqué leur opposition au projet le 31 Août 2015. Elles ont adressé un courrier au Gouverneur de la région du Sud avec pour objet : « Opposition des populations des villages, Nkollo, Gwap et Mounguè à l’implantation du projet Biopalm ».

Fin 2015, la concession provisoire de Biopalm s’achève, mais les populations n’ont aucune information sur la suite accordée à ce projet. Elles adressent une lettre au Président de la République dont l’objet est : « Opposition à l’accaparement des terres des communautés Bagyeli, Bassa, Bakoko des villages Moungue, Gwap, Nkollo et de Bella des arrondissements de Bipindi et la Lokoundje ».

De plus, sous l’accompagnement des organisations de la société civile (notamment l’Association Okani), les communautés de Gwap, Nkollo et Mounguè (village voisin situé dans l’arrondissement de Bipindi ayant une communauté Bagyeli) ont entamé le processus de sécurisation de leurs forêts par voie des Forêts Communautaires. Elles ont déposé leurs dossiers de demande de Convention Provisoire avec l’Etat pour la gestion des Forêts Communautaires en Novembre et Décembre 2018. Bella veut le faire aussi, mais n’a pas encore déposé son dossier. Mais la nouvelle concession de Biopalm chevauche les parcelles choisies par ces communautés pour abriter des Forêts Communautaires, comme la carte le montre.

Au Village Bella, la question du consentement des communautés s’est toujours posée. « L’Etat nous a-t-il consultés en tant que Bagyeli ?», s’interroge un fils Bagyeli de Bella. Dans le village Bella, la communauté Bagyeli s’oppose à l’arrivée de Biopalm. Mais au sein de la communauté Bantou, il subsiste une divergence de point de vue.

Les communautés autochtones Bagyeli du département de l’Océan disent n’avoir pas été consulté au sujet de la concession agro-industrielle de Biopalm.« Même si c’est un décret présidentiel, qu’ils laissent notre forêt tranquille parce que c’est dans cette forêt que nous vivons. Quand ils viennent ici, nous apprenons seulement qu’ils sont en forêt. Comme eux ils ont alors l’argent et nous nous sommes pauvres, c’est pour cette raison qu’on devrait disparaître de la vie ? Nous n’aimons pas cette manière », s’indigne, ce fils Bagyeli de Bella.

Selon les conventions internationales dont le Cameroun est parti, les terres et territoires coutumiers des peuples autochtones et des communautés locales leur appartiennent en l’absence d’un titre foncier, et leur Consentement libre, informé et préalable (CLIP) est nécessaire avant toute forme d’activité qui affectent ces terres. Sinon, il s’agit d’un accaparement en violation des droits humains. Ces droits découlent entre autres de la Charte Africaine des droits de l’homme et des peuples et de la Déclaration des Nations Unies sur les Droits des Peuples Autochtones (DNUDPA) adoptée en 2007.

La nouvelle décision est difficile à admettre pour les peuples Bagyeli. Mais, ils maintiennent leur détermination à défendre ce qui leur appartient : la forêt.

Madeleine NGEUNGA

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