Alors qu’une nouvelle campagne de replantating des palmiers à huile est annoncée, la Socapalm craint la paralysie de ses activités par une nouvelle incursion des riverains dans ses plantations. Le Préfet de la Sanaga-Maritime est appelé à la rescousse.
Dans une correspondance adressée au Préfet de la Sanaga-Maritime, que notre rédaction a pu consulter, la Société Camerounaise des Palmeraies (Socapalm) interpelle l’autorité administrative pour la sécurisation de ses travaux de replantation de palmiers à huile sur la plantation située à Edéa, par l’intervention des forces de maintien de l’ordre. Cette lettre de quatre pages, comportant la carte des zones à replanter, ainsi que le plan d’action, fait état des tensions persistantes entre l’entreprise et la communauté du village Apouh. La Socapalm y exprime des préoccupations légitimes face à l’opposition violente de certains riverains et appelle à une intervention rapide et décisive des autorités.
Il convient de revenir sur les événements inédits qui ont secoué la Socapalm en mars et avril 2023, lorsque la population d’Apouh a fait irruption dans les plantations de la société. Le prétexte avancé par les riverains, malgré certaines tripartites et les actions entreprises par l’administration, reste notamment le besoin urgent et certain de l’espace vital. Le chef du village, SM Ditope Lindoume, a alors exprimé les raisons de cette agitation, mettant en avant l’occupation des terres, qu’il considère comme illégale, ainsi que la violation des règles d’urbanisme qui imposent un intervalle de sécurité entre les plantations et les habitations. « Le village Apouh réclame essentiellement l’espace vital. Car la plupart des terres n’ont pas été obtenues dans les règles. De plus, les réglementations en la matière demandent qu’il y ait un intervalle entre les plantations et les habitations. Cet intervalle de sécurité n’est pas respecté », nous avait expliqué SM Ditope, chef du village que nous avons rencontré dans son domicile.
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Malgré les éclaircissements fournis par la Socapalm, selon lesquels l’entreprise n’entendait pas étendre sa plantation mais procédait simplement à un rajeunissement de ses vergers, la position des riverains est restée inflexible. « La Socapalm ne fait pas d’extension, c’est une opération de replantation qui vise à améliorer notre productivité », avait affirmé l’entreprise, sans pouvoir apaiser les tensions.
Une nouvelle escalade
Un an plus tard, en 2024, les travaux de replanting ont été stoppés par ces mêmes populations. 106 ha sur les 220 prévues en replanting n’ont ainsi pas été replantés. Les tensions sont réapparues début janvier 2025, lorsque des membres de l’association Afrise ont pénétré dans les plantations pour y planter 6000 bananiers plantains. Cet acte, en dépit des injonctions de Dr Hector ETO Fame, Sous-préfet d’Edéa 1er qui a appelé au calme et à l’arrêt des travaux, a exacerbé les conflits. Face à cette nouvelle intrusion, la Socapalm a dû réitérer son intention de rajeunir son verger sur une surface de 297 hectares, en reprenant un programme de replantation qui avait été suspendu.
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Or, il appert qu’au cœur de ce conflit, gît la question du titre foncier. SM Ditope et ses partisans considèrent que le titre foncier de la Socapalm est douteux. Selon le chef du village, les terres d’Apouh avaient été prises illégalement sous l’ère coloniale, et la rétrocession de celles-ci devrait être envisagée. « Nous demandons à l’administration de faire respecter la réglementation car l’entreprise opère sans autorisation légale », a insisté SM Ditope, faisant référence au titre foncier N° 184 du 10 août 1960, détenu à l’époque par la SProA, et plus tard transféré à la Socapalm.
Un litige hérité de la colonisation
Face à une telle position tranchée, la Socapalm marque son inquiétude dans cette correspondance sur les tensions récurrentes avec la population locale, notamment celle du village Apouh, qui, sous l’influence de son chef, s’oppose aux travaux. Un incident particulier est mentionné, l’infiltration de femmes d’Afrise qui ont planté des bananiers sur une parcelle concernée (bloc 81B). Cependant, la lettre mentionne un aspect majeur, source d’un gros malentendu avec le chef du village. Il s’agit effectivement de l’éternel problème du titre foncier brandi chaque fois par SM Ditope Lindoume. Notamment, le titre foncier N° 184 du 10 août 1960 détenu en son temps par la SProA. « La Socapalm se retrouve dans notre village par le rachat d’une autre entreprise purement privée et à 100% qu’on appelait la SPFS Palmor (Société des Palmeraies de la Ferme Suisse), laquelle avait racheté une autre société coloniale. Donc, l’histoire part de la période coloniale. L’administration coloniale a fait pénétrer des exploitants étrangers sur les terres d’Apouh. Les populations ont été déguerpies avec la complicité de l’administration. Et malgré les oppositions et les plaintes qui ont eu cours à cette époque, le problème a perduré avec l’administration postcoloniale qui a pris le relai », nous faisait savoir SM Ditope. Seulement, il est connu que la SProA est devenue la Société des Palmeraies de la Ferme Suisse (SPFS). Avec la fusion et absorption de la Socapalm, cette dernière en est devenue propriétaire. Ce qui établit de droit la propriété de ce titre foncier à la Socapalm. Pourtant, pour le chef du village, il en est ressorti au cours de nos travaux d’investigation sur le terrain, que les origines de ce litige sont très anciennes. Il y a eu une succession de plantations qui remonte depuis la période coloniale, dont les titres fonciers datent depuis 1929. Il y a donc eu des changements de propriétés au fil du temps jusqu’en 2010, moment où la Socapalm, filiale du groupe Socfin, en est devenue propriétaire. Face à la situation foncière jusqu’ici confuse et conflictuelle, et les travaux cadastraux menés sous la supervision du MINDCAF (Ministère des Domaines, du Cadastre et des Affaires Foncières) étant bloqués par certains membres de la communauté d’Apouh, la Socapalm avise et rappelle au Préfet : « Il n’est pas superflu de vous rappeler que les travaux cadastraux instruits par le MINDCAF (sous votre supervision) dans le cadre de l’examen des problèmes fonciers entre la Socapalm et les communautés riveraines sont en ce moment bloqués dans leur mise en œuvre par certains membres de la Communauté d’Apouh », peut-on lire dans le document. Face à une situation qui remonte à l’époque coloniale, qui est le garant aujourd’hui pour trouver des solutions, si ce n’est l’État ? Les riverains d’Apouh ne se trompent-ils pas d’interlocuteurs chez qui orienter leur opposition et leurs cris ? La rétrocession des terres relève-t-elle du ressort de la Socapalm ? À cette problématique, SM Ditope est sentencieux. « Nous demandons à l’administration, qui ferme les yeux, de faire respecter la réglementation car elle a installé cette société sans autorisation administrative puisque le titre foncier de la Socapalm est douteux. Le MINDCAF, qui a reconnu que ces titres fonciers posent problème, doit procéder à la reconstitution de ces limites qui sont contestées par les populations. Nous restons donc ouverts à toute discussion qui va dans le sens de la préservation de la paix et de nos intérêts », conclut-il. Les allégations du chef seront rejetées en bloc à la Préfecture d’Edéa, où nous nous étions rendus pour comprendre davantage cette affaire. « Les titres fonciers de la Socapalm sont originaux et ne souffrent d’aucune contestation. Les mouvements de contestation ne relèvent que du pur chantage et de la perte de temps, car les populations elles-mêmes connaissent la vérité. L’État prendra ses responsabilités lorsqu’il sentira qu’il y a trouble à l’ordre public », nous avait dit le A2 préfectoral, qui nous avait reçus.
Une problématique sociale et humaine
Fidèle à sa politique RSPO, qui se traduit par la quête permanente de la paix avec les villages riverains et la démarche du développement durable, la lettre sollicite l’intervention ferme du Préfet avec le déploiement des forces de maintien de l’ordre (FMO) pour protéger ses équipes lors des travaux qui doivent démarrer le 25 mars 2025. « Compte tenu de tout ce qui précède, nous sollicitons vivement votre forte intervention avec le déploiement des agents FMO pour assurer la sécurité et la sérénité de nos équipes pendant le déroulement des travaux susvisés, dont le démarrage est prévu le 25 mars 2025 », lit-on. Au demeurant, la situation foncière entre Apouh et la Socapalm pose un problème social et humain. D’un côté, les riverains autour de la Socapalm jettent le tort à la société d’occuper illégalement les terres ancestrales. Pourtant, le constat qui ressort de notre enquête révèle que la Socapalm a un bail emphytéotique avec l’État et dispose également de ses propres titres fonciers. « La Socapalm ne saurait donc être l’interlocuteur des riverains sur les revendications foncières alors que nous payons notre bail à l’État », explique un cadre de cette société. Au moment où nous mettions sous presse, une importante réunion réunissant la haute administration d’Edéa et relative à la reprise des travaux de replanting sur la plantation d’Edéa venait de s’achever dans les locaux de la préfecture cet après-midi du mardi 18 mars 2025, sous la présidence de Cyrille Yvan ABONDO, Préfet de la Sanaga-maritime. Parmi les différentes résolutions, il ressort, la sécurisation du site par les Fmo, la sécurisation de la zone plantée, le lancement des travaux dans les zones ciblées par les riverains, la commission d’un huissier de justice, la supervision de l’opération par le Sous-préfet d’Edéa 1er, la concertation au préalable avec le sous-préfet en charge de la supervision et le Cocom pour l’organisation de l’opération, l’effectivité du début des travaux pour le 25 mars 2025.
Cheikh Malcolm RADYKHAL EPANDA