La région reste très mal lotie malgré son classement dans les Zones d’éducation prioritaires.
La région de l’Extrême Nord Cameroun porte décidément bien son nom, tout en se révélant être finalement la région de tous les extrêmes. Très chaude quand il fait soleil, elle vire aussi vite à l’inondation aux premières gouttes de pluie, allant d’un extrême à l’autre avec beaucoup d’allégresse, comme pour justifier le nom qu’elle porte. Le paysage de la région est aussi d’une extrême beauté, idéal pour le tourisme, les tableaux et cartes postales jadis utilisés pour exprimer divers types de sentiments et pour réchauffer des relations. En plus de ses deux parcs nationaux (Waza et Kalamaloué), la région recèle de grandes potentialités touristiques. Les sites les plus visités sont la région de Roumsiki et les villages de Mabas et de Tourou, la route qui descend sur la plaine de Koza, soit la région de Djinglia en pays mafa et celle d’Oudjila chez les Podokwo.
Si les premiers faits cités sont imposés par la nature, la main humaine n’est pas quant à elle étrangère aux autres éléments d’extrêmes, qui apportent malheureusement plutôt une note négative. La rentrée scolaire 2019 /2020 est une occasion de se rendre compte que cette région est sur le plan de la politique éducative un laisser pour compte.
Laisser pour compte
D’après le journal l’œil du Sahel numéro 1261 du mercredi 04 septembre 2019, la région de l’Extrême Nord a un déficit de 12425 enseignants, pas moins. Pour ce qui est de l’enseignement primaire et maternelle, les besoins en infrastructures se chiffrent à 8000 salles de classes, plus de 190 000 tables bancs, 8000 bureaux de maîtres, 2150 points d’eau, 6319 logements d’astreinte et 3039 blocs de latrines. Pour l’enseignement secondaire, la situation est tout aussi préoccupante, et le journal relève : « Dans certaines localités, les vacances vont encore devoir jouer les prolongations, puisqu’il faut attendre la fin des pluies pour espérer voir les élèves et les enseignants reprendre l’école. Ces établissements crèchent dans les tentes et hangars quand ils ne partagent pas les bâtiments de quelques écoles primaires locales. Si l’on s’en tient aux chiffres récents sur l’état des lieux des infrastructures dans cette partie du pays, la région ne compte que 12 laboratoires sur les besoins évalués à 427, 11 infirmeries disponibles sur un déficit de 340. » Il est vrai que la situation n’est guère reluisante pour les autres régions, mais l’Extrême Nord semble être un cas particulier, et l’éducation n’est pas le seul domaine qui souffre autant. Quel est le crime de cette région, pour qu’elle soit aussi mal lotie ?
Lire aussi :http://lavoixdukoat.com/septentrion-leffondrement-de-deux-ponts-coupe-la-circulation/
Fidèle politique…
La question est d’autant plus curieuse que l’Extrême Nord est l’une des régions les plus fidèles au système en place. A la dernière élection présidentielle, le président Paul Biya a eu d’après les résultats proclamés par la Cour constitutionnelle 89,21% de suffrages valablement exprimés dans cette région. Paul Biya n’a d’ailleurs jamais perdu une élection dans cette région et son parti au pouvoir contrôle également la majorité des mairies et des députés, parmi lesquels le président de l’Assemblée nationale Cavaye Yeguie Djibril, qui occupe le perchoir depuis 1992, soit 27 ans à ce jour. Cela n’empêche pas que cette partie du pays soit une région que beaucoup répugnent, où le moins possible de fonctionnaires souhaite être affecté. Elle est même considérée dans le système comme une zone où une affectation est perçue comme une punition, aucun agent public ne veut y aller. Le journal l’œil du Sahel relève d’ailleurs que lors des derniers mouvements du personnel de l’enseignement, plus de 100 enseignants ont été affectés dans d’autres localités du pays, malgré le manque criard qui se fait ressentir ici.
L’école déscolarisée
Dans ce domaine de l’éducation, la région a été déclarée depuis 2005 Zone d’Education Prioritaire. Ceci « en raison de la faiblesse des taux de scolarisation et des niveaux de fréquentation scolaires observés dans ces zones, mais aussi à cause des disparités constatées entre les départements, les catégories sociales et les milieux de résidence.» D’après l’encyclopédie en ligne wikipédia, les zones d’éducation prioritaires sont les « zones dans lesquelles sont situés les établissements scolaires dotés de moyens supplémentaires et d’une plus grande autonomie pour faire face aux difficultés d’ordre scolaire et social. »
Si l’on s’en tient à cette définition, on se serait attendu à ce que l’Etat consacre non seulement le maximum d’effort à doter ces régions d’un maximum d’infrastructures, mais aussi à ce que le personnel enseignant y soit affecté en priorité. Mais force est de constater, avec l’exemple de cette région, que dans les zones d’éducation prioritaire, l’éducation n’est pas forcément une priorité. Le gouvernement camerounais est pourtant au courant de ce que le déficit d’éducation dans cette région a eu et continue d’avoir de conséquences lourdes pour le pays. D’après un rapport d’International crisis group datant de 2016 :
« L’Extrême-Nord est à la fois la région la plus pauvre du Cameroun et celle où le taux de scolarisation est le plus bas. La combinaison d’une faible intégration nationale et de la négligence historique de l’Etat ont depuis longtemps exposé aux violences et à la circulation des contrebandiers cet espace où se sont socialisés les coupeurs de route, les trafiquants et les petits délinquants.
Boko Haram a su exploiter ces vulnérabilités pour faire de l’Extrême-Nord une base logistique, une zone de repli et un vivier de recrutements. Le groupe a principalement mobilisé dans les départements frontaliers, parmi les jeunes défavorisés, en alliant endoctrinement idéologique, incitations socioéconomiques et coercition.»
Voilà ce qu’est devenue une région pourtant partie pour être un atout pour le pays. Une bonne main humaine aurait apporté une touche positive à l’œuvre de Dieu, que la région de l’Extrême Nord serait un paradis sur terre, mais à cause de la gouvernance la région est en passe de devenir victime d’un sous-développement…à l’extrême.
Roland TSAPI