Entre les villages camerounais et les prétoires parisiens, une même affaire raconte deux histoires contradictoires. Celle d’une « victoire judiciaire » vantée par des avocats, et celle d’une amère désillusion vécue par des populations instrumentalisées. Au cœur du contentieux qui oppose 456 plaignants riverains à la Socapalm, notre enquête croise les révélations de la défense et les témoignages de terrain pour révéler l’envers du décor : promesses d’argent fantômes, recrutement contestable de plaignants, et fragilités juridiques qui ébranlent jusqu’au fondement de la procédure. Bien plus qu’un conflit foncier, cette affaire expose les dérives d’un système où la quête de justice internationale se mue en piège pour les plus vulnérables.
Dans notre édition du 30 janvier, nous relations le fossé abyssal entre le récit médiatique porté devant le tribunal judiciaire de Paris et la réalité vécue par les populations riveraines des plantations de la Socapalm. Puis, dans un second volet, nous donnions la parole à des villageois désabusés, victimes de promesses non tenues et de désistements en série. Grâce à un entretien exclusif avec l’avocat de la Socapalm, chargé de la défense dans cette affaire, nous levons enfin le voile sur les zones d’ombre qui entourent la procédure intentée par Me Fiodor Rilov. Ses éclairages, précis et documentés, confirment ce que le terrain nous avait déjà soufflé : une mécanique bien huilée d’instrumentalisation, au détriment des populations camerounaises.
C’est en effet l’histoire d’un malentendu judiciaire devenu fracture sociale. Depuis des mois, dans les villages riverains de Lendi ou Mpungú Aviation et autre, une rumeur tenace circule : celle d’une « victoire » contre le géant agro-industriel Socapalm, et d’un magot de 140 000 euros promis aux plaignants. Les habitants l’appellent « l’argent des mouches ». Une manne céleste qui s’est évaporée avant même d’arriver.
Notre enquête de terrain, menée dans les villages riverain à Kribi, et nourrie par les révélations exclusives de Me Ngatchuessi Kamdem, avocat de la Socapalm, lève le voile sur les coulisses d’un contentieux international qui sent le soufre. Loin du récit humanitaire porté devant les tribunaux français, l’analyse juridique croisée avec les témoignages de terrain dessine les contours d’un système rodé d’instrumentalisation des populations, où la quête de justice se transforme en piège financier. « Nous cherchions justice. Nous avons croisé des marchands d’illusions », nous affirmait tout déçu, un riverain.
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L’« argent des mouches » ou l’art de la confusion
Premier enseignement, et non des moindres : les 140 000 euros qui font fantasmer les villages ne sont pas une indemnisation pour préjudice environnemental ou social. Interrogé dans le cadre de notre investigation, l’avocat de Socapalm est catégorique. Il s’agit de la liquidation d’une astreinte, prononcée le 29 septembre 2023 par le juge de l’exécution de Nanterre. Pourquoi cette somme ? Pour sanctionner un simple retard de communication de documents (des procès-verbaux d’assemblées générales) par la société SOCFIN, actionnaire majoritaire de Socapalm.
« Technicien du droit, Me Rilov sait que cette somme n’est pas la réparation d’un préjudice commis par la Socapalm », assène Me Ngatchuessi. Une distinction fondamentale. Pourtant, sur le terrain, cette astreinte technique a été présentée comme une victoire judiciaire éclatante. « Une confusion voulue, juste pour des fins d’appâts pour le recrutement des plaignants », accuse-t-il.
Biyong, « l’artificier » des plaignants fantômes
Notre investigation avait déjà mis en lumière des listes de plaignants comportant des noms de villageois qui n’avaient jamais signé la moindre plainte. Certains, comme Sabonguie Nicolas, avaient même adressé un désistement écrit à la justice française, découverts « plaignants malgré eux ». L’avocat de Socapalm apporte aujourd’hui un nom et un mode opératoire.
Au cœur du dispositif local : un certain Monsieur Biyong. Me Ngatchuessi le décrit sans ambages comme « l’artificier de cet abus de droit ». Sa méthode ? Des tournées de porte-à-porte dans les villages, brandissant la pseudo-victoire des 140 000 euros pour recruter des plaignants, avec la promesse alléchante de 20 000 euros par tête. « Il se serait taillé la part du lion » sur les sommes perçues, affirme l’avocat, qui annonce qu’une plainte est « mûrie et mise en route » contre cet intermédiaire. Un collectif de riverains, comprenant qu’ils ont été joués, serait d’ailleurs en train de se former pour se désolidariser.
Déontologie en péril
Ce recrutement de masse pose une question juridique centrale, au cœur du droit de la défense : Me Fiodor Rilov, l’avocat parisien qui représente officiellement les 456 demandeurs camerounais, peut-il justifier d’un mandat formel pour chacun d’eux ? En droit, toute action en justice suppose en effet la réunion de trois conditions cumulatives : la capacité à agir, l’intérêt personnel et légitime, et la qualité pour agir. Si des noms ont été utilisés sans consentement, c’est la recevabilité même de l’ensemble de la procédure engagée à Paris qui s’en trouve fragilisée.
La défense en doute fortement. « Me Rilov ne connaît sans doute aucun de ses clients », lance Me Ngatchuessi, en rappelant que dans des systèmes comme celui de la Cour Commune de Justice et d’Arbitrage d’Abidjan, « les avocats doivent justifier leur mandat par un acte formel signé du mandant ». La question est déontologique, mais elle est aussi procédurale : des mandats fictifs ou des désistements en série pourraient entraîner une nullité de l’assignation pour défaut de qualité à agir. Plus grave encore, l’avocat de Socapalm évoque l’existence d’un « pacte de quota litis », c’est-à-dire des honoraires fixés en fonction du résultat. Une pratique formellement interdite par la loi française. Si elle était avérée, elle enfoncerait un peu plus la procédure dans l’illégalité.
Le devoir de vigilance et la piste cambodgienne
Mais le vice le plus profond pourrait être structurel. Toute l’action judiciaire en France se fonde sur la loi sur le devoir de vigilance, visant à responsabiliser les multinationales. Les plaignants espéraient attraire Socapalm en justice via le contrôle présumé de Bolloré. Or, plusieurs décisions judiciaires ont déjà relevé l’absence d’éléments permettant d’établir un contrôle direct du groupe Bolloré sur Socapalm ou sur son actionnaire majoritaire, le groupe Socfin. L’analyse de l’actionnariat, confirmée par l’avocat, est implacable : Socapalm est détenue à plus de 67 % par SOCFIN. L’État camerounais en possède 20 %. Bolloré, avec une participation inférieure à 40 % dans SOCFIN, « n’a aucun pouvoir de contrôle » sur la filiale camerounaise. « Le code de commerce français sur le devoir de vigilance ne peut donc être appliqué », tranche Me Ngatchuessi. Le fondement juridique de la saisine s’effondre comme un château de cartes.
Dès lors, un étrange parfum de réplique industrielle flotte sur cette affaire. L’avocat de Socapalm évoque « le cas d’une autre filiale de SOCFIN au Cambodge », où le même mode opératoire – constitution de listes, promesses d’argent – aurait été observé. Me Rilov serait-il un spécialiste de ces contentieux transnationaux calibrés, où l’on instrumentalise des populations vulnérables pour nourrir des stratégies judiciaires aux objectifs troubles ?
Le labyrinthe de la justice internationale
L’affaire Rilov-Socapalm n’est plus un simple conflit foncier. Elle s’inscrit dans une tendance mondiale où les tribunaux européens sont de plus en plus sollicités pour juger des activités économiques menées dans des pays du Sud. Ce phénomène soulève des questions essentielles : comment garantir la représentation réelle des populations concernées ? Comment éviter que les communautés locales deviennent les instruments involontaires de stratégies judiciaires internationales ?
C’est un cas d’école des dérives de l’activisme judiciaire transnational, un miroir brisé où la quête de justice internationale, dévoyée par des promesses fallacieuses et des montages juridiques contestables, finit par spolier une seconde fois ceux qu’elle était censée protéger. Derrière les procédures, une question universelle demeure : la justice peut-elle parler au nom des peuples sans leur voix, et contre leurs intérêts ? Au milieu de ce labyrinthe judiciaire, les villages riverains restent les premiers témoins – et les premières victimes – d’une bataille juridique qui se joue désormais bien au-delà de leurs frontières.
Au fond, l’affaire Rilov–Socapalm dépasse désormais le simple procès. Elle pose une question brutale : qui parle réellement au nom des villages ? Entre les salles d’audience parisiennes et les sentiers sablonneux de l’Océan, la justice internationale prétend défendre des peuples dont certains découvrent parfois leur propre combat dans les dossiers des autres. Derrière les plaidoiries et les procédures, une évidence s’impose : la bataille judiciaire est mondiale, mais la vérité, elle, commence toujours dans les villages. Et si les peuples deviennent les arguments d’un procès qu’ils n’ont pas décidé, alors une interrogation demeure — la justice parle-t-elle encore pour eux, ou seulement en leur nom ?
Cheikh Malcolm EPANDA






