Affaire Rilov, la mauvaise redistribution de de « l’argent des mouches », manipulation des populations villageoises… sont quelques problématiques expliquées dans cette interview avec Me Ngatchuessi Kamdem, l’avocat de la Socapalm S.A.
Dans plusieurs villages riverains de Socapalm, notamment à Poungou Aviation et Lendi, des habitants évoquent la circulation d’un « argent des mouches » versé via Bange Bank. La Socapalm a-t-elle versé directement ou indirectement des sommes à ces populations au titre d’un préjudice ou d’une compensation ?
Non. La Socapalm n’a versé aucune somme d’argent à des riverains dans le cadre d’une indemnisation ou d’une compensation. Ce que l’on appelle aujourd’hui « l’argent des mouches » provient en réalité d’une procédure judiciaire initiée en France en mars 2021 par des personnes se présentant comme des riverains de Socapalm. Ces demandeurs avaient saisi le juge des référés du Tribunal judiciaire de Nanterre afin d’obtenir la production de documents liés à l’actionnariat et à la gouvernance des sociétés Socfin et Socapalm. À la suite d’une décision de la Cour d’appel de Versailles du 1er décembre 2022, une astreinte financière a été prononcée dans le cadre de cette procédure de communication de documents. Le 29 septembre 2023, cette astreinte a été liquidée à hauteur de 140 000 euros. Il est important de préciser que cette somme n’est en aucun cas une indemnisation de préjudice. Elle résulte uniquement d’une procédure technique liée à la communication de documents dans une instance judiciaire. Selon les informations dont nous disposons, cet argent aurait ensuite été redistribué de manière opaque sur le terrain, ce qui explique les tensions constatées dans certains villages.
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Plusieurs villageois affirment avoir découvert leurs noms dans cette procédure sans avoir donné leur accord et certains ont adressé des lettres de désistement au tribunal. Comment votre défense analyse-t-elle ces désaveux ?
Ces désistements soulèvent une question fondamentale : celle de la représentation réelle des plaignants. En droit, toute personne qui saisit un tribunal doit justifier de trois éléments essentiels : la capacité à agir, l’intérêt personnel à agir et la qualité juridique pour agir. Or, de nombreux témoignages indiquent que des noms auraient été utilisés sans consultation préalable des personnes concernées. Des autorités traditionnelles ont même indiqué que certains plaignants supposés étaient inconnus de leurs communautés. Dans ces conditions, la question du mandat donné à l’avocat représentant les demandeurs peut légitimement être posée. Pour notre part, nous souhaitons que le débat judiciaire s’ouvre pleinement afin que ces questions soient examinées au fond par le tribunal.
Plusieurs témoignages évoquent des promesses de versements pouvant atteindre 20 000 euros par plaignant. Certains habitants affirment avoir ouvert des comptes bancaires dans l’attente de paiements qui ne sont jamais arrivés. Comment interprétez-vous ces informations ?
Si de telles promesses ont effectivement été faites, elles soulèveraient de sérieuses interrogations sur les méthodes utilisées pour recruter des plaignants. Nous avons également été informés du rôle supposé d’intermédiaires locaux qui auraient organisé ces démarches sur le terrain. Si ces faits sont avérés, ils devront être examinés avec attention afin de comprendre comment cette situation a pu se développer. Dans tous les cas, la priorité pour nous reste de clarifier les faits et de protéger les populations contre toute manipulation ou instrumentalisation.
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Une rumeur de « victoire judiciaire de 140 000 euros » aurait circulé dans les villages. Pouvez-vous clarifier la nature exacte de cette somme ?
Cette rumeur repose sur une confusion importante. La somme de 140 000 euros ne correspond pas à une condamnation pour réparation d’un préjudice causé par Socapalm. Elle correspond uniquement à la liquidation d’une astreinte judiciaire, c’est-à-dire une sanction financière liée au délai de production de certains documents dans une procédure. Aucun tribunal n’a, à ce jour, reconnu la responsabilité de la Socapalm dans les faits allégués par les demandeurs. La procédure actuellement pendante devant le Tribunal judiciaire de Paris vise précisément à examiner ces accusations sur le fond.
Certains observateurs évoquent l’existence d’intermédiaires locaux qui auraient joué un rôle dans la constitution des listes de plaignants. Votre équipe a-t-elle enquêté sur ces acteurs ?
Nous avons effectivement reçu plusieurs témoignages évoquant l’existence d’un réseau d’intermédiaires qui auraient participé à la constitution des listes de plaignants et à la diffusion d’informations erronées dans certains villages. Il est important que toute la lumière soit faite sur ces pratiques afin de déterminer les responsabilités de chacun. Si des manipulations ou des abus ont été commis, les voies de droit appropriées pourront être envisagées.
Quel est aujourd’hui le statut de la procédure judiciaire engagée en France ?
Une nouvelle assignation a été introduite devant le Tribunal judiciaire de Paris en mai 2025 par plusieurs plaignants qui sollicitent cette fois la réparation de préjudices supposés. La Socapalm et la Socfin souhaitent que le débat judiciaire se déroule normalement afin de démontrer, pièces à l’appui, que les griefs formulés ne sont pas fondés. Nous avons d’ailleurs indiqué au tribunal que nous ne cherchions pas à retarder la procédure et que nous souhaitions que l’examen du dossier sur le fond puisse avoir lieu dans les meilleures conditions.
La plainte déposée en France vise également le groupe Bolloré. Existe-t-il un lien juridique entre Bolloré et la Socapalm ?
Il convient de rappeler que la Socapalm est une filiale du groupe Socfin, dont l’actionnaire majoritaire est Socfin elle-même. L’État du Cameroun est également actionnaire de la Socapalm, tandis qu’une partie du capital est cotée à la Bourse des valeurs mobilières de l’Afrique centrale. Le groupe Bolloré ne détient pas de participation directe dans la Socapalm et n’exerce aucun contrôle sur celle-ci. Dans ces conditions, la question de l’application du devoir de vigilance du droit français dans cette affaire mérite d’être examinée avec attention par le tribunal.
Certains observateurs parlent d’un activisme juridique visant à attaquer les activités de grandes entreprises en Afrique. Comment analysez-vous cette situation ?
Nous pensons qu’il est important de distinguer les revendications légitimes des populations des stratégies judiciaires qui peuvent parfois poursuivre d’autres objectifs. La Socapalm entretient depuis de nombreuses années un dialogue régulier avec les communautés riveraines à travers des réunions bilatérales et tripartites associant également l’administration locale. Lorsque des difficultés apparaissent, elles sont généralement discutées dans ce cadre afin de trouver des solutions concrètes. Notre objectif reste donc simple : faire toute la lumière sur cette affaire devant la justice et préserver une relation constructive avec les populations riveraines.
Décryptée par Cheikh Malcolm EPANDA et Valgadine TONGA






