Médias : qu’est devenue la presse Camerounaise ?

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En cette journée mondiale de la liberté de la presse, il parait légitime de marquer un temps pour interroger le rôle que joue cette presse dans la société camerounaise aujourd’hui. Surtout à ce moment critique où les crises politiques alternent avec les crises sécuritaires, où la violence verbale et l’étiquetage ethniques se côtoient.

Par presse on entendait au départ l’ensemble des journaux, tous les moyens de diffusion de l’information écrite : quotidiens, hebdomadaires et autres publications périodiques. Mais la notion englobe aujourd’hui non seulement tous les médias, la radio, la télévision et internet, mais aussi les principaux acteurs que sont les journalistes.

Quant à la journée mondiale de la liberté de la presse, elle a été proclamée par l’Assemblée générale des Nations Unies en 1993 sur recommandation de la 26e session de la Conférence générale de l’UNESCO en 1991. Elle permet de célébrer les principes fondamentaux de la liberté de la presse, d’évaluer la liberté de la presse à travers le monde, de défendre l’indépendance des médias et de rendre hommage aux journalistes qui ont perdu la vie dans l’exercice de leur profession.

Presse et Pouvoir

Au quotidien, la presse se bat pour sortir la tête hors de l’eau, pendant que les gouvernements travaillent à l’y maintenir. C’est de bonne guerre, car entre la presse et le gouvernement, c’est un jeu de pouvoir, les deux camps se guettent et chacun cherche des failles pour dominer l’autre. Ce conflit n’est pas propre au Cameroun, et c’est  cette recherche permanente de l’équilibre qui maintient la presse en haleine, et quand elle atteint un niveau d’autonomie important, elle se fait respecter et devient un levier important pour le développement et la construction de l’opinion.

A l’inverse, quand elle est dominée, la presse devient un instrument entre les mains du pouvoir qui la manipule à sa guise. C’est hélas dans cette situation que se trouve la presse camerounaise aujourd’hui. Et cela se fait ressentir au sein de l’opinion qui n’est pas dupe. A quelques exceptions près, les médias camerounais se sont illustrés ces dernières années par leur dépendance au régime en place. Malgré les déclarations de bonnes intentions, le pouvoir de Yaoundé a travaillé à avoir un contrôle total. La presse affamée, appauvrie et vidée de sa substance n’a pas pu résister.

Autonomie financière

En réalité le principal élément qui garantit la liberté est refusé à la presse camerounaise, à savoir, l’autonomie financière. Elle évolue dans un environnement économique très difficile. A cause de leur précarité. Les journalistes de la presse privée sont désormais aux ordres de celui qui finance, officiellement ou officieusement. L’entreprise de presse est tout sauf une entreprise. Les journalistes exercent mais ne travaillent pas, au sens propre du mot travail tel que conçu par les organisations comme l’Oit : salaire, assurance maladie, plan de carrière lisible…

Dans un livre intitulé « autoritarisme, presse et violence », l’écrivain Tcheuyap Alexie peint la presse camerounaise en ces termes : « Selon un article du journal la Cité, la frontière entre les services de renseignement et la presse est peu étanche. Infestée par une armée d’indics, celle-ci émarge dans diverses officines officielles et occultes. Le responsable d’une rédaction indique avoir vu des signatures similaires dans d’autres journaux après avoir refusé de publier l’article soumis et pour lequel il exigeait l’identité du signataire.  Cela signifie au moins une chose, dans le marché de l’énoncé médiatique, des fonctionnaires du sommet de l’Etat se serviraient des mêmes principes opérateurs dans l’écriture publique, à savoir les pseudonymes. Les journaux choisis se prêtent volontiers à ce jeu, la loi n’obligeant pas à identifier qui est le véritable signataire d’un article ».

Presse à gage

Aujourd’hui, et davantage depuis les élections d’octobre 2018, il ne faut pas porter des lunettes pour constater que la presse camerounaise est désormais sur une pente descendante. Les journalistes sans salaires se sont simplement mis aux services des individus, personnalités politiques ou économiques, pour qui ils écrivent des papiers à la demande, non plus pour donner l’information au public, mais pour régler des comptes. On en est presque arrivé à oublier le vrai rôle de la presse dans une société, celle d’avant-garde. Le journaliste a oublié qu’il est un faiseur d’opinion, et qu’il lui incombe de ce fait la responsabilité de ne pas polluer cette opinion. Il est devenu le messager de la haine, le porte-voix du tribalisme.

Une analyse froide montre également que le contenu des médias reste peu recherché. Les sujets sont survolés, il n’y a aucun suivi, les rédactions n’ont pas les moyens, il vaut mieux le dire ainsi, de financer les productions.  Très peu de journalistes persévèrent dans le métier, et acceptent de mourir avec lui ou le ressusciter. D’autres sont devenus simplement des agents aux mains des politiciens et se sont constitués en presse à gage, les derniers enfin ont simplement migré vers l’institutionnel pour occuper des postes plus lucratifs dans les cellules de communication.

Et c’est la société entière qui en prend un coup. Ceux qui ont tout fait pour garder la presse sous coupe croient résoudre un problème, mais ils freinent plutôt la construction démocratique, car sans véritable liberté de la presse on ne peut parler de véritable démocratie.

C’est le sens du thème retenu cette année par l’Unesco pour la célébration ce 3 mai de la journée de la liberté de la presse : «liberté de la presse et démocratie». Mais la responsabilité totale revient aux acteurs principaux de la presse que sont les journalistes, qui doivent se rappeler qu’au moins l’un des principes cardinaux du métier n’a pas changé malgré le contexte. « Ne rien dire pour nuire, ne rien taire pour plaire. »

Bon weekend !

Roland TSAPI

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