Manifestations publiques : retour enfin à la dictature ?

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A peine avoir pris fonction au ministère de la Communication, René Emmanuel Sadi est déjà sollicité pour jouer le rôle que ses prédécesseurs ont jusqu’ici joué chacun à sa manière, à savoir donner la version officielle des faits et évènements survenus dans le pays et sur lesquels le Gouvernement juge nécessaire de donner des clarifications. Ces dernières années, contrairement aux années 90, la tâche est rendue plus difficile pour les porte-paroles du Gouvernement par les réseaux sociaux, dans lesquels les Camerounais s’abreuvent longtemps à l’avance malgré son corolaire de fake news, ce qui permet désormais de mesurer l’écart entre ce qui est officiellement dit, ce qui a été connu avant.

Le baptême de feu de René Emmanuel Sadi, ce sont les manifestations de rue organisées le 26 janvier 2019 par le Mouvement pour la renaissance du Cameroun, pour revendiquer un hold up électoral et l’enlisement de la crise anglophone entre autres. Manifestations interdites comme de coutume par l’administration, interdictions cette fois bravée par les manifestants. La particularité ici c’est que le bras de fer s’est soldé par des tirs sur des manifestants, causant des blessures parmi eux dont à deux cadres du partis, Célestin Djamen et Michèle Ndoki, en plus des interpellations et garde-à-vue  les villes de Bafoussam, Mbouda, et Yaoundé. Le chiffre de 117 personnes est avancé par le ministre de la Communication, au cours d’une conférence de presse donnée le soir même à Yaoundé,  conjointement avec le ministre de l’Administration territoriale Atanga Nji,

Rendre le noir blanc

Selon les sources officielles, les responsables ont été évacués par les forces de l’ordre français. Samedi 26 janvier 2019. Une vingtaine de Gilets Jaunes investissent les rues en France, concentrant toute l’énergie des forces de l’ordre françaises. Les militants du Mouvement pour la renaissance du Cameroun (Mrc) saisissent l’occasion, s’introduisent tels des malfrats dans l’ambassade de leur pays, et vandalisent tout

Le Mrc vandalise l’Ambassade du Cameroun à Paris.

Pour mettre fin à la polémique qui ne cesse d’enfler sur l’attitude des forces de l’ordre, le Mincom a expliqué que dans la ville de Douala quelques manifestants se sont «organisés de manière particulièrement agressive et ont pris sur eux d’aborder et de défier les forces de sécurité dans l’exécution des missions classiques de préservation de l’ordre public à elles dévolues.» D’après lui, les forces de maintien de l’ordre sont restées professionnelles en procédant à des mises en demeure, ou des avertissements, ce à quoi les manifestants n’ont pas obéi, et il s’en est suivi des échauffourées, au cours desquelles les éléments de sécurité ont fait usage d’une logistique réglementaire, et de préciser que «sur la base des faits d’une absolue véracité, aucun coup de feu à balle réelle n’a été tiré». Cette sortie a mis tout le monde d’accord au moins sur un fait, l’utilisation des armes lors de la répression de ces manifestations. A partir de ce moment, la question n’est plus celle de savoir si les balles étaient réelles ou pas, elle-est de savoir comment les armes se sont retrouvées sur le terrain.

Le Cameroun est signataire de plusieurs traités et conventions internationales sur la protection des libertés publiques et le respect des droits de l’homme, notamment la déclaration universelle des droits de l’homme,  la charte des Nations-Unies, la charte africaine des droits de l’homme et des peuples, et la Charte africaine de la démocratie, des élections et la gouvernance, qui exigent le traitement de l’homme avec humanité en toute circonstance. Au  niveau local, le président de la République Paul Biya a promulgué depuis le 19 décembre 1990 la loi 90/54 relative au maintien de l’ordre. L’article 3 de cette loi stipule : alinéa 1 : l’usage des armes est interdit dans les opérations courantes de maintien de l’ordre public, alinéa 2 : l’emploi du tir à blanc et du tir en l’air est interdit, alinéa 3 : toutefois, les grenades lacrymogènes, les bâtons et autres instruments similaires peuvent être employés, en cas de nécessité, au rétablissement de l’ordre public. L’article 4 donne davantage de précisions : alinéa 1 : Nonobstant les dispositions de l’article 3 l’alinéa 1er ci-dessus, l’usage des armes peut intervenir sur réquisition expresse de l’autorité administrative dans les cas suivants : lorsque les violences et voies de fait graves et généralisés sont exercées contre les éléments de maintien de l’ordre, et en cas de l’usage d’armes à feu contre les forces de maintien de l’ordre, dans les deux cas, l’usage d’armes n’est admis que si les forces de l’ordre ne peuvent se défendre autrement, et n’intervient qu’après plusieurs sommations faites par haut-parleur ou par tout autre moyens. »

Qui donne des ordres ?

Cette loi est sans ambiguïté et ne se prête pas outre mesure à une interprétation qui pourrait être erronée. Il est clair que les forces de maintien de l’ordre n’avaient pas à se trouver sur le terrain avec des armes à feu. Il est aussi clair qu’il leur est interdit de tirer ni à blanc ni  même en l’air, donc aucune possibilité de dire qu’une balle tirée en l’air a changé de direction. Il est tout aussi évident que certains agents de terrain font preuve désormais d’excès de zèle, se comportant en face des simples manifestants pacifiques comme dans un champ de guerre, car l’ordre de tirer ne peut avoir été donné par l’autorité administrative comme l’exige la loi, ni par le Délégué régional à la sureté nationale à Douala, ni par le Délégué général à Yaoundé, encore moins par le président Paul Biya.

On peut lui reprocher tout, mais son âge et la retenue qui va avec ne lui permettent plus de prendre ce genre de décision, de donner l’ordre de  tirer sur des manifestants à mains nues, que la manifestation soit autorisée. Des gens auraient alors décidé à sa place, et même à son insu.

On doit être là face à une illustration de la thèse du complot souvent dénoncé par certains membres du parti au pouvoir. S’il est avéré que les agents de terrain ont tiré de leur propre chef, c’est qu’ils ne sont pas conscients que ces actes  entachent le Gouvernement et discréditent le Cameroun au moment où tout est fait pour soigner l’image suffisamment ternie par les scandales. Le questionnement devrait d’ailleurs être poussé plus loin : qui a donné l’ordre de sortir avec les armes à feu, alors que l’usage est interdit dans les opérations courantes de maintien de l’ordre ? Pourquoi l’a-t-il fait ? Etait-ce une décision personnelle ou un ordre de la hiérarchie, si oui cet ordre est-il verbal ou écrit ? En tout état de cause, il devient urgent que les responsabilités soient établies, car l’article 6 de cette loi sur le maintien de l’ordre public dispose ; que « les infractions aux dispositions des articles 3 alinéa 1er et 4 ci-dessus sont punies des peines prévues par l’article 275 du Code pénal. »

Roland TSAPI

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