Gouvernement : quand Paul Biya sacralise le mal

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L’année 2019 sera une année historique pour le Cameroun, a annoncé Paul Biya, le président élu à l’issue du scrutin présidentiel du 7 octobre  2018 au Cameroun. C’était à l’occasion de son discours à la nation le 31 décembre 2018. Le 6 novembre, il prêtait serment pour un 7eme mandat à la tête du pays. Depuis lors, l’opinion était toute ouïe, dans l’attente du nouveau gouvernement, lequel répondrait à la tradition de se donner une nouvelle équipe au lendemain d’une élection pour impulser sa vision. Presque deux mois après, la montagne a accouché moins qu’une souris.

Le décret portant nomination du nouveau chef du gouvernement camerounais a été lu au journal du 17h sur les antennes du poste national. Le président Paul Biya a jeté son dévolu sur Joseph Dion Ngute. L’homme était, depuis le 7 décembre 1997, ministre délégué auprès du ministre des Relations Extérieures chargé du Commonwealth

Joseph Dion Ngute.

Le Premier des ministres

Le premier décret a été rendu public en fin d’après-midi du 4 janvier, portant à la tête du premier ministère un natif du Sud-Ouest Cameroun, Joseph Dion Ngute. Au-delà du parcours professionnel de ce professeur de droit, qui, au moment de sa nomination était déjà dans les couloirs du palais comme ministre chargé de mission, Paul Biya est resté avec ce choix fidèle à sa logique instituée depuis 1992, à savoir confier le poste de premier ministre à un anglophone. Et dire que le nouveau promu est un simple premier des ministres, est une lapalissade dans le contexte camerounais. D’après l’article 10 de la Constitution, le Président de la République nomme le Premier ministre et, sur proposition de celui-ci, les autres membres du Gouvernement. Lire aussi :Nomination : Joseph Dion Ngute est le nouveau Premier Ministre du Cameroun

Dans un système respectueux des valeurs démocratique et regardant sur un minimum de transparence, une fois nommé, le premier ministre dispose du temps, compté en termes de jours ou de semaines pour faire des consultations et proposer un gouvernement. Ce qui donnerait à ce dernier l’autorité nécessaire pour diriger véritablement le gouvernement. Mais Paul Biya a l’habitude de nommer le premier ministre et les autres membres du gouvernement par le même décret, et l’on peut même dire qu’il a été gentil cette fois en le faisant sur deux décrets différents, et en prenant soin de faire lire ces textes avec trois heures d’intervalle dans les médias d’Etat. Ce qui ne change rien au fond, il est évident que le nouveau locataire de l’immeuble étoile n’a pas été installé en bonne et due forme, qu’il n’a pas pris le temps de consulter qui que ce soit comme le veut la règle. Pas étonnant qu’il ait découvert comme l’opinion à travers les médias, les noms des personnalités qu’il est censé diriger dans un gouvernement.

L’homme politique et ancien transfuge du Rdpc parti au pouvoir Albert Ndzongang, soutient souvent qu’ « il n y a pas de premier ministre au Cameroun, il y a un monsieur qu’on a mis là, et on lui a dit si on appelle les ministres tu viens le premier, il ne gère rien. » Et avec le temps cela s’est prouvé. Depuis 26 ans que ce poste est occupé par des ressortissants des régions anglophones, ils n’ont rien pu faire pour améliorer ni la gouvernance ni les conditions de vie des Camerounais en général et des populations de ces régions en particulier. Au contraire, le niveau de vie s’est progressivement dégradé, les infrastructures sont rentrées dans un état piteux et sont devenues même dangereuses pour les usagers, la crise sécuritaire qui y sévit aujourd’hui, conséquence de la mal-vie, démontre à suffire que ces premiers ministres successifs ne sont que des paravents, juste bon à contenter virtuellement un peuple qui attend d’avoir de l’eau et de l’électricité, et marcher sur une route pour se rendre au marché ou au champ.

La récompense des vomis

Au-delà de cette « marionnetisation » du poste de premier ministre, le président Biya est resté fidèle à l’une de ses autres habitudes, celle de la sublimation du mal. Au Cameroun, plus une personnalité est vomie par l’opinion, mieux elle compte aux yeux du président. En commençant par son premier des ministres, l’on constate que Dion Ngute est l’un des ressortissants des villages du Sud-Ouest bannis par les siens, considéré comme l’un des bénéficiaires du régime qui ne profite qu’à lui seul et à sa famille proche. A la veille de sa nomination, son domicile à Bagongo Barombi (commune d’Ekondo-Titi, département du Ndian), un bâtiment R+1 avec extension a été incendié par les sécessionnistes. Difficile de dire s’il osera y mettre pied pour fêter sa nomination et rendre grâce à la « magnanimité » du Chef de l’Etat. Son prédécesseur Philémon Yang originaire de Baku dans le Nord-Ouest avait déjà été déclaré persona non grata dans son village, et a été obligé de voter à Bamenda la capitale régionale lors du dernier scrutin présidentiel. Voilà l’image des Premiers ministres que Biya adule.

Paul Biya offre les ordinateurs chinois aux étudiants

Fame Ndongo présente un échantillon.

Sans rentrer dans le fond de ce qui a été appelé à juste titre un réaménagement du gouvernement, alors que l’on attendait la formation d’un gouvernement, il n’est pas superflu de remarquer que le président a davantage sacralisé les contre valeurs. Ferdinand Ngo Ngo, qui a institué en norme la passation de gré à gré des marchés de la Can évalués en terme de milliards, a été maintenu à son poste, avec en prime le titre de ministre d’Etat. Pareil pour la « créature » Jacques Fame Ndongo à l’Enseignement supérieur. Le scandale des ordinateurs à problème des étudiants, qui se sont avérés être des tablettes à couvercle, n’a pas entamé l’estime du créateur envers lui. Il a été tellement content de son travail qu’il l’a aussi gratifié du titre de ministre d’Etat. Atanga Nji le fabricant des faux observateurs de Transparency International est bien en place. Pas mal pour la préfectorale qui pourra encore bénéficier d’une dotation spéciale de près de 690 millions lors de la prochaine échéance électorale. Nganou Ndjoumessi Emmanuel peut continuer à demander 44 milliards pour 9 kilomètres de routes en toute quiétude, Issa Tchiroma Bakary va dans bientôt nous dire qu’il n’y a plus de chômeurs au Cameroun, lui qui trône désormais à la tête du ministère de l’Emploi et de la formation professionnelle.

Lire aussi : Présidentielle 2018 : Le temps des alliances

Au passage, Paul Biya a démontré avec le poste de ministre délégué à la justice offert à Jean de Dieu Momo, qu’un revirement spectaculaire à 302 degré à un moment donné de la vie politique peut parfois payer, même s’il est resté sourd aux supplications de quelques fans qui écument les plateaux de télévision les larmes aux yeux à la recherche d’une nomination. Inutile de chercher la toile de fond de ce gouvernement, et d’essayer d’y percevoir une vision quelconque tendant à apporter des solutions concrètes au mal être des populations. Ailleurs, au pire des cas on prend souvent les mêmes et on recommence. Au Cameroun, on prend les mêmes pour faire la même chose, ou pire!

Roland TSAPI

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