Comment les multinationales s’engraissent sur le dos des Pme

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Les fêtes de fin d’année se présentent sous un jour très difficile pour nombre de Camerounais. Des reportages diffusés jusqu’ici par les médias audio visuels, les personnes rencontrées dans la rue évoquent l’absence des moyens financiers. Malgré la sincérité des propos, ces derniers ne sont malheureusement pas pris aux sérieux dans leurs ménages ou leurs familles.

Le scepticisme de ces proches tient du fait que celui qui se plaint sort pourtant pour le travail tous les jours y compris les samedis et dimanches parfois, rentre souvent très tard. Il n’est donc pas question qu’il puisse prétendre ne pas avoir de l’argent tout le temps, même en cette période de fêtes. Il est dès lors victime des traitements de toute sorte, soupçonné de dépenser son argent dehors avec des amis irresponsables ou d’entretenir des foyers multiples. D’aucuns lui demandent sèchement et avec moquerie s’il sort tous les jours pour aller travailler des cailloux, allusion faite à un travail exigeant mais qui ne rapporte rien.

Non-paiement des factures

A bien y regarder, ces Camerounais, très nombreux, sont les employés des petites et moyennes entreprises, dont le gros de l’activité repose sur la sous-traitance ou les prestations de services. Ces Pme, au-delà des insuffisances managériales qui caractérisent certaines, sont à leur tour victime du non-paiement de leurs factures par les donneurs d’ordre, généralement les administrations publiques, les entreprises parapubliques ou multinationales.

Les acteurs du monde de la banque et des Pme en Afrique penchent sur la question à Douala, à la faveur de la 10ème édition de l’Africa Banking Forum.

Des entrepreneurs en séminaire à Douala. (Archives)

75% des marchés publics payés hors délais

Pour ce qui est des administrations publiques, il est connu de longue date que l’Etat est un mauvais payeur. Au cours des multiples rencontres souvent organisées entre les opérateurs économiques et l’Etat, les patrons des Pme n’ont  cessé de rappeler que leur plus grosse difficulté est le retard de paiement. Certains se plaignent des factures qui attendent trois ans et même plus. Il y a 5 ans, en mars 2013, le  coordonnateur technique à l’Agence de régulation des marchés publics du Cameroun confessait au cours d’une rencontre avec le regroupement patronal E-Cam, que 75% des marchés publics sont payés hors délais. «Le préfinancement des ouvrages par les Pme est une contrainte majeure que nous avons en ce moment. Parce que nous avons mené une étude qui montre que dans le meilleur des cas, à peine 25% des marchés sont payés dans les délais», disait-il. Il précisait qu’au Cameroun, le délai de payement des marchés publics, qui est de 45 jours, a du mal à être tenu, et que c’est un chantier sur lequel ils étaient  encore en cours de réflexion pour apporter des solutions.

En 2018, la solution n’a toujours pas été trouvée, les factures des prestataires se sont plutôt accumulées, et l’on parle aujourd’hui d’une dette intérieure de 700 milliards de francs Cfa. L’argent que l’Etat doit aux entreprises, l’argent que les entreprises doivent à leurs employés, l’argent qui devraient permettre aux Camerounais d’en bas d’assurer aussi une bonne fête de fin d’année. Lire aussi :Economie: Les Pme asphyxiées par les délais de paiement

Responsabilité sociétale des entreprises

Le plus grave, c’est qu’aujourd’hui l’Etat n’est plus le seul mauvais payeur. Les entreprises multinationales sont aussi entrées dans la danse. Le phénomène de non-paiement des factures des prestataires prend de l’ampleur dans le privé, au grand malheur des Pme. Si dans l’administration publique on explique les non-paiements par les lourdeurs bureaucratiques et l’exigence des retro-commissions sur les factures, on comprend mal comment dans le privé, où la rigueur et la transparence font partie de l’éthique managériale, les prestataires de service en soient à attendre au-delà des délais pour être payés. Dans la zone de la Communauté économique des Etats de l’Afrique centrale, le délai accordé pour le paiement des factures est de 90 jours. Mais au niveau interne de certaines entreprises, ces délais ont été réduits à 60, voire 45 jours pour d’autres, par soucis d’efficacité et dans le but de désengorger leurs services.

Mais les habitudes de l’administration publique semblent gagner progressivement certaines  multinationales, dont l’image est de plus en plus écornée chaque jour, alors qu’elles ont des certifications ISO qui approuvent les bonnes pratiques en leur sein. Lesquelles pratiques exigent que le budget de chaque année soit bouclé avant l’année suivante. Lesquelles pratiques exigent qu’avant de passer une commande, le financement soit disponible, et que le paiement soit effectué dans un délai précis dès émission de la facture par le prestataire. Toute chose qui participe de la responsabilité sociétale des entreprises, car ne pas payer un prestataire dans les délais équivaut à ne pas payer un salaire de manière indirecte. Lire aussi :Entreprises : Célestin Tawamba et la survie des PME

Et les conséquences de ces pratiques vont parfois au-delà de l’imaginable. Au quotidien les ménages sont menacés, les enfants sont sortis des classes pour scolarités impayées, parce que le parent travaille dans une Pme dont les factures de prestations tardent à être payées par un donneur d’ordre. A trois jours de la fête de fin d’années, ils sont encore nombreux qui espèrent ce matin que le patron leur disent qu’enfin, leur facture a été payée.

Roland TSAPI

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