Droit de manifester : Le Benallagate parle au Cameroun

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Alors qu’ailleurs les manifestants sont protégés, au Cameroun la persécution des manifestants est une habitude, qui nous éloigne des réalités d’un Etat démocratique.

L’actualité est en ce moment dominée en France par un scandale baptisé le Benallagate, du nom du garde rapproché du président Emmanuel Macron Alexandre Benalla. Chargé de mission, responsable de l’organisation des déplacements officiels et privés du président de la République, il est accusé d’avoir violenté un couple de personnes et usurpé la fonction de policier lors d’une des manifestations du 1er mai 2018 à Paris. La scène a été filmée par plusieurs témoins et diffusée sur les réseaux sociaux. Elle n’a cependant été médiatisée que le 18 juillet 2018, lorsque le quotidien Le Monde publie un article identifiant Alexandre Benalla. L’Élysée annonce ensuite que celui-ci a été mis à pied pendant quinze jours en mai, avec rétrogradation et sans que des poursuites judiciaires ne soient déclenchées. Le 19 juillet 2018, au lendemain des révélations du Monde, le parquet ouvre une enquête préliminaire pour « violences par personne chargée d’une mission de service public », « usurpation de fonctions » et « usurpation de signes réservés à l’autorité publique ». Alexandre Benalla est peu après placé en garde à vue et mis en examen, notamment pour « violences en réunion », « immixtion dans l’exercice d’une fonction publique en accomplissant des actes réservés à l’autorité publique » et « recel de détournement d’images issues d’un système de vidéo protection ».

Alors qu’ailleurs les manifestants sont protégés, au Cameroun la persécution des manifestants est une habitude, qui nous éloigne des réalités d’un Etat démocratique.

Alexandre Benalla, garde du corps d’Emmanuel Macron.

Enquêtes et sanctions

Une procédure de licenciement est également engagée par l’Élysée contre lui. Trois officiers de police, soupçonnés d’avoir transmis illégalement des images de vidéosurveillance à Alexandre Benalla, sont dans le même temps suspendus, puis mis en examen. Le doute sur la réalité des sanctions et la communication controversée de l’exécutif amplifient la polémique, qui atteint un niveau international. Les partis d’opposition et une grande partie des médias reprochent au cabinet présidentiel de ne pas avoir signalé les faits au procureur de la République de Paris, s’étonnent de ce qu’ils considèrent comme des privilèges accordés sans justification apparente à Alexandre Benalla et évoquent une police parallèle. Ce dernier possédant un badge d’accès de très haut niveau à l’Assemblée nationale, une possible violation du principe de séparation des pouvoirs est évoqué par des parlementaires de l’opposition. Cette affaire met également en lumière des dysfonctionnements au niveau de l’Élysée, ce que reconnaît Emmanuel Macron lors d’une réunion organisée le 22 juillet au palais de l’Élysée. Les commissions des Lois du Sénat et de l’Assemblée nationale ont obtenu les prérogatives d’une commission d’enquête parlementaire sur cette affaire et procèdent notamment à des auditions publiques du ministre de l’Intérieur, du préfet de police de Paris, et du directeur de la Direction de l’ordre public et de la circulation. L’affaire a conduit également à la suspension des débats sur le projet de loi de révision constitutionnelle. L’Ong Égalité Nationale est même allée jusqu’à lancer une pétition pour exiger la démission pure et simple d’ Emmanuel Macron, estimant que ce dernier informé à temps, n’a à aucun moment saisi les juridictions compétentes, qu’il n’a jamais imposé les sanctions qui se devaient pour de tels faits de violences volontaires et d’usurpation d’identité.

Cameroun terre de violations

La présidente nationale du Cpp rappelle, d'ailleurs, que tous les génocides et toutes les guerres ont commencé par la communication. Elle condamne le basculement des responsables administratifs, des Hommes politiques et des journalistes dans les dérives tribales.

Kah Walla

Voilà la violence  sur un manifestant, considérée chez nous comme une affaire banale, qui menace même le mandat d’un président de la République ailleurs. Des scènes pareilles ne se comptent pas au Cameroun, sans que personne ne lève le petit doigt, les fonctionnaires en tenue exerçant impunément des exactions sur des manifestants.On peut citer quelques exemples triés sur le volet, disséminés dans le temps et l’espace du territoire camerounais. Février 1990, une manifestation est lancée dans les rues de Bamenda en inauguration du parti de l’opposition Sdf. La police charge les participants à cette marche, 6 Camerounais tombent sous les balles, et l’on dénombre de nombreux blessés. Personne n’a jamais été inquiété pour cela, le gouvernement a expliqué que ces personnes sont mortes piétinées par les balles.

En 1992, des personnalités politiques de l’opposition manifestent à Douala pour réclamer l’instauration d’une véritable démocratie au Cameroun. Elles sont bousculées, violentées et bastonnées par la police, ce qui a été appelée la fessée nationale. Personne n’a été inquiété pour cela. 23 février 2011, au cours d’une manifestation dans la ville de Douala, la femme politique Edith Kaban Wallah est violemment brutalisée par une armada de policier, arrosée par des canons à eau alors qu’elle a les mains nues. Les faits sont passés sous silence. Novembre 2016 les avocats  qui manifestent dans les rues de Buea et Bamenda pour exiger l’harmonisation des deux systèmes judiciaires anglophone et francophone et la traduction des textes en anglais, sont violentés par la police. Le 9 décembre 2016, l’organisation non gouvernementale Amnesty International écrivait dans un rapport que les autorités camerounaises doivent enquêter sur le recours à une force excessive et injustifiée ayant mené à la mort de deux à quatre personnes lors d’une manifestation à Bamenda dans le Nord-ouest le jeudi 8 décembre. Rien. Plus récemment encore, 21 juin 2018, les dockers manifestent dans l’enceinte portuaire à Douala. La police réagit violement avec gaz lacrymogène et balles à blancs, et un docker du nom de Sébastien Saba a une main coupée par un projectile. Il est encore à l’hôpital Laquintinie, dans l’indifférence totale, aucune enquête n’a été menée.

Impunité

L’article 132 du code pénal camerounais  puni d’un emprisonnement de 6 mois à 5 ans le fonctionnaire coupable de violence contre autrui. L’article 146 du même code, parlant de la tolérance d’une atteinte aux droits individuels, dit que « le fonctionnaire qui, ayant le pouvoir, le devoir et la possibilité de les empêcher, tolère soit des violences contre les personnes, soit des actes attentatoires à la liberté individuelle ou droits civiques», est puni d’un emprisonnement de 1 à 5 ans.  Mais ces textes sont juste bons pour le tiroir. Ailleurs, une simple brutalité sur un manifestant par un garde rapproché du président de la République  provoque une enquête parlementaire, l’ouverture d’une procédure judiciaire, la révocation de l’accusé, la levée des boucliers de la société civile. Dans notre pays, administrateurs et hommes en tenue se sont mis à l’idée que leur rôle devant un manifestant c’est de lui opposer la violence d’abord, que ce dernier aie les mains nues ou pas.

Face à cela, le Senat, l’Assemblée nationale, la justice, tous gardent un silence coupable, contribuant ainsi à éloigner de nous, chaque jour un peu plus, les chances de vivre dans une société réellement démocratique. Ailleurs on arrête le processus de modification de la Constitution parce qu’un manifestant contre a été brutalisé, au Cameroun on brutalise les manifestants avant d’aller modifier la Constitution.

Roland TSAPI

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