Tribune libre : Monument Um Nyobe : quand l’histoire nous rattrape

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La destruction sauvage des travaux de construction du monument du Mpodol n’a été qu’un épisode d’un feuilleton. Les réactions épidermiques qui s’en sont suivies démontrent à merveille que le concept

Jean Ferdinand Tchoutouo.

Le samedi 26 mai dernier, le Cameroun se réveillait avec la pensée tournée vers Bamenda. Ce jour-là en effet, John Fru Ndi et le SDF commémoraient la disparition par piétinement de ses militants de la première heure.

La tension et/ou l’attention nationale sera focalisée sur Douala plus tard où des croisés d’un genre nouveau offraient au monde entier un spectacle de piètre qualité. Des acteurs qui n’avaient pour unique talent que leur hargne, et sans séances d’entraînement préalable, ont pris à contre pied un public fortuit.

Des histoires de monuments

Le 26 mai 2018, les chefs traditionnels des villages composant le canton Bell ont conduit l’opération de saccage du chantier du projet de construction  d’un monument en la mémoire de Ruben Um Nyobé. A la fin de l’opération, ils ont procédé à des rites traditionnels, tendant à purifier les lieux, et à des incantations menaçant quiconque oserait poursuivre les travaux.

Dans leur mise au point qui a suivi, ces dignitaires affirment que « Notre première réaction a été de communiquer avec le chef supérieur Bassa ». Et de poursuivre : « Les différents courriers envoyés à la Communauté Urbaine de Douala (CUD) pour convenir d’un rendez-vous afin de trouver une solution n’ont pas eu de suites favorables. » Et les garants de la tradition peuvent alors conclure, pour justifier leur forfait : « Les travaux touchent à leur fin, occasionnant une colère indescriptible des populations autochtones, prêtes à se soulever pour exprimer leur désarroi ».

Toutefois, notons que la CUD étant le maître d’ouvrage du projet, la statue devrait avoir un statut d’édifice public. Je constate simplement que ce jour-là la police était portée disparue, la gendarmerie absente, la CUD inexistante, le gouvernement –à travers son-parole- aphone. L’activiste André-Blaise Essama lui a séjourné dans les geôles de nos prisons pour avoir démoli la statue du général Leclerc érigée en plein cœur de Douala.

Décembre 2017.  DOUALA Le Salon Urbain de Douala bat son plein. Dans le cadre de cette triennale, Sylvie Blocher, artiste française, réalise une œuvre à son image. Laquelle œuvre est implantée au lieu dit carrefour Mobil Bonakwamouang, avec l’aval des autorités traditionnelles locales. André Blaise Essama s’oppose au projet. Aidés de badauds, il renverse le monument qui n’aura tenu que quelques heures.

Sur le même lieu, Essama, toujours lui, avait installé la statue de John Ngu Foncha, une figure marquante de la Réunification du Cameroun, sans autorisation officielle, semble-t-il. Ici aussi, le monument ne tint que quelques heures. Il fut démonté par… la police. La crème politico-intellectuelle qui se déchaine aujourd’hui fut frappée de cécité, de surdité et de mutisme.

Et Dieu vint…

L’acte de vandalisme vécu à Douala il y a un mois serait fondé sur l’idée selon laquelle un fils du terroir devrait d’abord bénéficier de l’édification d’une statue. « Nous avons nos martyrs : Rudolf Manga Bell, Ngosso Din. La statue de Um Nyobé en plein centre de Njo Njo est une provocation. Nous souhaitons honorer les nôtres d’abord ».

Paul Aarons Ngomo a admirablement expliqué cette notion de la prééminence de l’ethnie sur la nation. Dans le préambule de la Constitution du Cameroun du 18 janvier 1996, il est précisé que : « L’Etat assure la protection des minorités et préserve les droits des populations autochtones conformément à la loi ». Seulement les limites entre les populations autochtones et populations allogènes sont si complexes que les juristes, encore moins les sociologues, éprouvent de la peine à les esquisser.

Et Narcis Bangmo a raison de poser la question pertinente : « A qui appartiennent les grandes villes du Cameroun ? » Il constate avec Eboussi Boulaga que les notions d’autochtone et d’allogène peuvent s’avérer aussi pédantes que barbares parce qu’elles renvoient au mythe anthropologique des origines, qui, en réalité, ne servent pas le développement. Lequel développement est la destination finale de l’émergence attendue en 2035.

Dans un article paru dans Le Messager du 30 mai 2018, Achille Mbembe a rappelé, tel un inventaire à la Prévert, les frasques ubuesques des chefs des régions côtières du Cameroun. Il a tellement plongé dans le passé qu’il a oublié les plus récentes.

Avril 2017. NGAOUNDERE L’Eglise Evangélique du Cameroun (EEC) procède au renouvellement de son Bureau. Au terme d’un scrutin transparent et équitable, un candidat est déclaré vainqueur. Il reçoit au passage les félicitations de son adversaire. Une agréable leçon de démocratie en fait.

Quelques jours plus tard, inspiré par une illumination diabolique ou divine, le perdant se rétracte. Les chefs sawa s’en mêlent. Dans leur déclaration, ils annoncent le schisme de l’EEC. La justice divine attend certainement le verdict de la justice humaine pour se manifester.

Février 1987.  VATICAN  Le Pape Jean-Paul II reçoit un texte d’une vingtaine de pages. Ses auteurs : quelques prêtres autochtones de l’Archidiocèse de Douala. Son objet : Mémorandum en vue de protester contre la nomination à Douala d’un évêque auxiliaire « anglo-bami » -c’est le terme employé-.

Ceux-ci voient dans la nomination de cet homme de Dieu la mise application d’un plan secret visant à quadriller le territoire national par les ressortissants de la province de l’Ouest à laquelle ils jumellent celle du Nord-Ouest. Le théoricien de cette politique serait Mgr Albert Ndongmo. Ils illustrent leur thèse par des statistiques maladroites et des affirmations à l’emporte pièce. Dieu, ou du moins le Vatican répondit quatre ans plus tard par la nomination d’un nouvel Archevêque qui entre temps était devenu Cardinal. Quant au prélat querellé, il a quitté ce monde, emporté par la maladie. R I P.

30 ans plutôt…

Au lieu de s'agglutiner autour d'un pseudo débat lié à nos figures emblématiques, il vaut mieux savoir qu'entre les martyrs, il y avait eu des acteurs et des traîtres, des vainqueurs et des collaborateurs,

Destruction du site par les chefs du canton Bell.

Il est évident qu’un syncrétisme de mauvais goût est servi à la population camerounaise. Le sacré et le profane s’entremêlent. L’animisme et le christianisme pactisent. L’administratif recule devant le traditionnel. D’où l’urgence de notre Loi de 1905 à nous, version tropicalisée sur la séparation de l’église et de l’Etat. Nous qui excellons en classe hexagonale.

La destruction sauvage des travaux de construction du monument du Mpodol n’a été qu’un épisode d’un feuilleton. Les réactions épidermiques qui s’en sont suivies démontrent à merveille que le concept du vivre ensemble clamé, proclamé et tant déclamé demeure un simple slogan de paraître, de parade, voire de façade.

Des voix se sont suffisamment élevées pour appeler à une redéfinition de notre contrat social, le modèle postcolonial en vigueur s’étant révélé inopérant. Vivement que les politiques, qui ont manqué d’innombrables occasions sortent enfin de leur silence cynique. Sinon, nous aurons d’autres 26 mai sur notre calendrier.

 Ecrit par Jean Ferdinand TCHOUTOUO

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