Crise anglophone/Solidarité nationale : l’obligation de cotiser

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Les fonctionnaires et agents de l’Etat sont sommés de cotiser des montants qui leur sont imposés, dans une action où l’on parle de volontariat. 

Depuis bientôt deux ans, les Camerounais sont au quotidien, de près ou de loin, affectés par la situation inconfortable que vivent les régions du Nord-Ouest et du Sud-Ouest. Une situation qui empêche désormais toute activité d’être menée avec quiétude. Une situation conflictuelle qui a entrainé avec le temps une lutte armée, avec d’un côté un groupe qui défend le droit de contrôler un territoire, et de l’autre l’armée qui défend la patrie. Cette situation s’appelle la guerre. Le mot a longtemps été évité, mais tous ont fini par se rendre à l’évidence. Les 75 000 déplacés sur le territoire, les 21 000 réfugiés au Nigeria et les nombreuses pertes en vies humaines ont obligé le gouvernement en place à admettre que le pays est en crise. Obligeant ainsi à envisager davantage de solutions.

Les fonctionnaires et agents de l’Etat sont sommés de cotiser des montants d’argent qui leur sont imposées, dans une action où l’on parle de volontariat

Philémon Yang

Le 20 juin dernier, le Premier ministre Philémon Yang a dévoilé à la nation camerounaise le remède que le gouvernement a décidé d’apporter à la crise anglophone. Il s’agit d’un plan d’urgence humanitaire, en direction des réfugiés et des déplacés. La solidarité nationale est ainsi invoquée, non qu’elle n’existait pas avant. Mais le gouvernement veut qu’elle soit désormais traduite dans les actes. Sauf que le gouvernement, tout en annonçant que les contributions sont volontaires, a rendu public le 21 juin une liste fixant les montants à cotiser au moins par les fonctionnaires et par catégorie. On y lit que les ministres et ceux qui ont rang de ministre, les gouverneurs, ambassadeurs, les recteurs d’université et les conseillers spéciaux  devront cotiser deux millions de francs cfa.

236 millions de Fcfa collectés

Les directeurs généraux des entreprises publiques et privées ainsi que les hommes d’affaires devront débourser 1 500 000 Fcfa. Les membres du bureau du Sénat et de l’Assemblée nationale, les directeurs généraux adjoints et les Délégué du Gouvernement auprès des communautés urbaines devront mettre 1000 000 Fcfa chacun dans la cagnotte. Les députés et les secrétaires généraux des ministres devront cotiser au moins 500 000 Fcfa chacun. Pour ne citer que ceux-là. 236 millions de Fcfa ont ainsi été collectés jeudi 21 juin à l’hôtel de ville de Yaoundé.

Au de-là de l’idée de solidarité, cette répartition rend soupçonneuse le mérite que ces personnalités ont de gagner cet argent. On perçoit mal en effet, une tierce personne, pour quelque raison que ce soit, en train d’imposer un montant pour la participation de ce qui est vulgairement appelée une main levée, en assistance à un sinistré. Le vendeur à la sauvette, le pousseur, la vendeuse de beignets qui gagnent honnêtement leurs pains quotidien n’accepteront jamais cela. Ils donneront ce qu’ils veulent, et surtout ce qu’ils peuvent. Et l’on se rend bien compte que dans le cas d’espèce, personne n’a osé lever le petit doigt pour protester, même pas les 18 députés du Social Démocratic Front qui sont à l’Assemblée nationale, en guise de protestation contre cette façon de procéder. Au contraire, tous semblent avoir dit merci à celui qui a fixé le montant à si peu pour eux. D’où les 236 millions récoltés au premier jour du lancement de l’opération.

les « heureux » bénéficiaires choisi par le régime sont les 75 000 déplacées internes et les 21 000 réfugiés au Nigéria, si l’on s’en tient à leurs chiffres. Les décédés

Billets de banque

Distribution des prébendes

Imposer ces montants revient simplement à dire à chacun : on t’a mis dans la mangeoire, c’est le moment d’être reconnaissant, sinon on te vire. Cela est aussi un aveu qu’il y a des catégories de personnes dans ce pays qui gagnent indument de l’argent et on le sait, c’est pourquoi on peut leur exiger les montants que l’on veut à tout moment. Sinon les 2.000.000 Fcfa au moins qui sont demandés à un gouverneur de Région, d’où les prend-il ? De son salaire ou des avantages, si oui lesquels ? Qui a évalué ces avantages pour savoir que s’il débourse 2000 000 de Fcfa pour un fonds de solidarité, il n’en souffrira pas ? Un gouverneur gagne-t-il plus qu’un directeur général d’entreprise publique à qui l’on demande 1 500 000 Fcfa ?

Un délégué du gouvernement devra donner 1000 000 de francs Cfa, tandis que 250 000 sont attendus des maires. Si ces montants sont proportionnels aux salaires, n’est ce désormais pas clair que le maire voté, à qui le peuple a donné le pouvoir misère pendant que le Délégué du gouvernement, nommé par un homme a quatre fois son salaire ? Il se dégage de cette répartition, une perception de la façon dont les ressources nationales sont gérées, de la façon dont les avantages sont octroyés, et le niveau d’arbitraire qui guide la distribution des prébendes, ce qui prédispose tout ce monde à ce chantage dont ils sont victimes.

Des risques de poursuite judiciaire

Nul doute que les contributions sont répertoriées avec minutie, et toute personnalité qui prend le risque de ne pas contribuer, sait très bien que ses avantages peuvent être retirés à tout moment. Avec même des risques de poursuite judiciaire. D’ailleurs, certaines de ces personnalités en poste sont en indélicatesse avec la Commission nationale anti-corruption, qui les a déjà épinglés pour fautes de gestions et autres. Preuve que tous sont otages d’un système qui les tient et contrôle même leur volonté d’agir. Certains observateurs trouvent qu’on devrait presser davantage ces personnalités pour qu’ils sortent cet argent, parce qu’elles ont l’habitude d’en sortir plus et sans que personne ne leur demande, pour les campagnes électorales et autres motions de soutien.

Nous sommes tous pour un élan de solidarité, mais plus saine serons les conditions de ses contributions, plus efficaces seront les actions menées, car en l’espèce, les sinistrés à qui parviendront ces contributions, seront tentés de dire que ce n’est qu’un juste remboursement des sommes gagnées indûment, car si toutes les ressources étaient équitablement distribuées, qui sait, on n’en serait pas aujourd’hui à parler de la crise anglophone.

Roland TSAPI

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