Protection civile/Douala : le danger qui vient des stations-services

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Le nombre de stations-services en règle dans la capitale économique se comptent difficilement sur les doigts d’une  main. Entre installations anarchiques et laisser-aller, les risques de catastrophes se multiplient. (Grand reportage.)

Ecole publique, lieu-dit cimetière. Le collège IESB est mitoyen à la station-service Oilibya. Un mur monté sur quelques mètres de hauteur les sépare. «Il est inconcevable qu’une station-service s’implante à proximité d’une école. Les odeurs du carburant arrivent jusque dans notre salle de classe. Ce n’est pas bon pour nous. On apprend d’ailleurs à l’école que les mauvaises odeurs ne sont pas bien pour la santé», témoigne la petite Anne, élève dans l’établissement. «Il y a des jours où on ne sent pratiquement rien, et des jours où l’odeur est très forte», soulignent ses camarades.  A un jet d’oiseau de là, au carrefour Deido, la station MRS jouxte cette fois-ci des commerces, et surtout l’hôpital de district de Deido. La petite clôture qui les sépare n’est hélas pas imperméable aux odeurs des combustibles. «C’est très dangereux. L’odeur nauséabonde du gasoil qui se dégage de la station indispose les patients, surtout la nuit. Cet hôpital a été créé dans les années 30. Au début, ce n’était qu’un dispensaire. C’est ici que ma mère est née. Autrefois, l’air était pur par ici», dénonce une infirmière. Qui a requis l’anonymat parce que n’ayant pas sollicité l’accord de sa hiérarchie. Le Directeur de l’hôpital rejoint son infirmière. Même s’il se veut peut diserte, Dr Mintom Medjo Pierre avoue en une phrase que la situation «est très dangereuse.»

Le nombre de stations-services en règle dans la capitale économique se comptent difficilement sur les doigts d’une main. Entre installations

Ecole publique. La station-service MRS, reliée à l’hôpital de district de Deido.

Un arsenal juridique encadre pourtant l’implantation et l’exploitation des stations-services au Cameroun. Cas de figure, l’arrêté de 1998 fixant les modalités d’implantation des stations de distribution des produits pétroliers. Il dispose en son article 4 : «Une distance minimale mesurable…doit être observée entre les stations-services et les établissements, lieux publics, bâtiments administratifs et endroits stratégiques.» La distance est notamment de 1000mètres pour la Présidence de la République, les services du premier Ministre, l’Assemblée nationale, les sous-préfectures… Les stations doivent respecter une distance de 100mètres avec les établissements d’enseignement, les centres hospitaliers, les lieux de culte, les terrains de sport, les marchés, les bâtiments administratifs. Les faits présentent une toute autre réalité.

«La loi n’est pas rétroactive»

Kotto lieu-dit Entrée Chefferie. En moins de deux mois, la station-service Neptune est sortie de terre en 2016. L’espace était jadis occupé par les vendeurs de brochettes de viande, de fruits, de maïs à la braise… Neptune fait les affaires des automobilistes qui passent par-là, certes. Mais elle est en infraction, parce que située à moins de 100mètres du Centre d’Etat Civil. L’édifice administratif  a pourtant étant construite bien avant. Tout autour de la station, sont notamment établis des habitations, un snack-bar, une boulangerie. Les exemples sont légion. Qu’est-ce qui justifie cette impunité ? Pour répondre à cette préoccupation, nous avons multiplié des rendez-vous à la délégation du ministère de l’Eau et de l’Energie, Minee. Ce département ministériel donne son aval pour la construction d’une station, après une enquête préalable et une contre-expertise. C’est sous cape qu’une source a accepté de nous répondre. «Le véritable problème c’est que la loi n’est pas rétroactive. Les installations qui ne respectent pas ces distances présentement sont là avant la mise en application de la loi. On ne va pas demander à une station-service de se déplacer, on est obligé de laisser. Ce qu’il y a lieu de faire c’est accentuer le contrôle

Par la suite il y a un certain nombre de mesures exigibles aux exploitants. «Comme mesures, on est obligé de contrôler la qualité du carburant, on leur demande de revoir le mur pare-feu. C’est le mur qui délimite la zone de la station avec les habitations, pour qu’en cas d’incendie, on n’est pas assez de dommages. On regarde la mise en fausse pour vérifier la résistance des cuves et détecter les fuites. On vérifie si les stations-services disposent des extincteurs pour qu’en cas d’un début d’incendie, le pompiste puisse vite s’en servir. Par conséquent, le pompiste doit être formé, et c’est également un des paramètres qu’on vérifie. On leur exige de daller le sol, question de réduire les infiltrations s’il y a déversement du liquide

Ecole publique. La station-service MRS, reliée à l'hôpital de district de Deido.

Quid des sanctions ?

En cas de violation de la réglementation, «les sanctions sont les amendes administratives, et l’argent est déversé dans les caisses de l’Etat. Nous sanctionnons régulièrement les exploitants», ponctue la source. Elle confesse tout de même que «l’idéal au vu du risque serait que ces stations-services soient délocalisées, mais c’est très coûteux pour l’Etat puisqu’il devra payer les indemnités aux exploitants. Ça s’évalue à des centaines de millions.» Le Minee n’est pas le seul ministère impliqué dans l’exploitation des stations-services. Le ministre des Mines, de l’Industrie et du Développement technologique (Minmidt) agit après l’accord du Minee. Il est chargé de délivrer l’autorisation d’exploitation, vérifier la mise en fausse.

Décidément, le pétrole noir ne fait pas de bruit. C’est encore sous anonymat qu’un responsable du Minmidt exige de nous répondre. Il reconnaît l’existence du problème. Et estime que «les autorités traditionnelles, les populations sont également responsables. Elles donnent leur accord de bâtir aux exploitants et quand ça ne va plus, elles tirent à boulet rouge sur l’Etat. Chacun doit jouer son rôle.» Comme pour dédouaner son administration, l’interlocuteur souligne que des mesures de contrôle sont prises. «La régularisation est administrative et technique puisqu’on ne peut pas délocaliser la station. On veille juste à ce qu’elle ne prenne pas feu. Ce sont les sociétés classées à caractère dangereux. On fait des contrôles deux fois par semestre.» Dans l’équipe de contrôle, indique notre source, se trouvent les experts du Minee, du Minmidt, et du ministère de l’Environnement et de la Protection de la nature.

 Péril sur la santé

L’environnementaliste Dr. Antoine de Padoue Nsegbe martèle : «Le gouvernement a les moyens de décider de sévir contre les stations-services qui prolifèrent de manière irrégulière et/ou en marge de la règlementation, en prenant des décisions allant jusqu’à leur fermeture ou leur démolition». On se rappelle que pour les travaux d’achèvement de l’accès du deuxième pont sur le Wouri, l’Etat a dû démolir deux stations-services au Rond-Point Deido. De quoi faire croire à certains que  le phénomène persiste du fait d’un manque de volonté politique. Si les produits pétroliers de ces sociétés sont un danger pour l’environnement, ils le sont par ricochet pour la santé. «Ces odeurs bien évidemment sont des causes surtout des maladies cardiovasculaires et des maladies respiratoires», nous confirme Anastase Dzudie Tamdja, cardiologue en service à l’hôpital Général de Douala. Quid du rapport comparatif des cas souvent enregistrés ? «Disons qu’il n’y a pas de travaux de recherches dans cette direction. Des cas, il y en a sûrement, mais est-ce que quelqu’un a essayé de voir le poids réel de ces pollutions, je ne pense pas.» Faudra-t-il attendra le pire pour frapper du poing sur la table ?

Valgadine TONGA

Dr. Antoine de Padoue Nsegbe : «Il faut envisager le déguerpissement des populations»

Environnementaliste, Enseignant-chercheur à l’Université de Douala, Dr. Antoine de Padoue Nsegbe revient notamment sur les responsabilités de l’Etat, les cas d’accidents qui ont dévasté des familles…  

Ecole publique. La station-service MRS, reliée à l'hôpital de district de Deido.

Dr. Antoine de Padoue Nsegbe

On observe une implantation recrudescente des stations-services dans la ville de Douala. On constate aussi la proximité qu’il y a entre ces stations et les habitations. Quelles dispositions prévoie la loi camerounaise en matière d’implantation des stations-service ?

Secteur très fermé il y a 20 ans, la distribution pétrolière au Cameroun est aujourd’hui assurée par plus de 650 stations-services, dans un contexte où la bataille est devenue féroce avec l’entrée en jeu de groupes camerounais. Douala représente le symbole de ce boom. En effet, en application du décret de novembre 2000 portant libéralisation du secteur pétrolier en aval, mais surtout de l’arrêté du MINMEE de janvier 1998 fixant les modalités d’implantation des stations-services, une quarantaine d’agréments a été octroyée aux nationaux sur l’ensemble du territoire. Sept ans après cette ouverture du segment de la distribution des produits pétroliers, quelques groupes camerounais ont essayé, tant bien que mal, de se mouvoir dans ce secteur. On peut citer, Delta Pétrolum, Petrolex, Cameroon Marketing International, Camoco, Alpha Gulf Oil, Oil and Lub qui ont connu des fortunes diverses. Ce secteur s’est récemment métamorphosé avec l’entrée en jeu de Bocom et de Tradex qui semblent se porter mieux.

Comme dans les autres secteurs, une telle libéralisation est toujours précédée par une législation qui l’organise. Dans le cas d’espèce, il s’agit des décrets n° 76/372 du 02 septembre 1976 portant règlementation des établissements classés dangereux, insalubres et incommodes et n° 77/528 du 23  décembre 1977 portant règlementation du stockage et de la distribution des produits pétroliers. Ces deux décrets montrent bien que ce secteur a de tout temps été encadré. De plus, l’arrêté n°01/97 MINMEE du 05 janvier 1998 fixant les modalités d’implantation des stations de distribution des produits pétroliers fixe une distance minimale globale de 500m entre les stations-service et les établissements, lieux publics, bâtiments administratifs et endroits stratégiques. Plus spécifiquement, cette distance est de 1000 m pour la Présidence de la République, les services du premiers Ministre, l’Assemblée Nationale, le SENAT, les services du Gouverneur, les Préfectures et les sous-préfectures ; 100 m pour les établissements d’enseignement, les centres hospitaliers, les lieux de culte, les terrains de sport, les places de marchés et les bâtiments administratifs.

Quelle observation faites-vous sur le terrain ?

La situation des stations-services sur le terrain montre que les conditions d’implantation fixées par la loi ne sont pas respectées par nombre d’entre elles, en tout cas la plupart. A titre d’exemple, à Deido (IESB) et à Bépanda omnisport (face CAMTEL), les deux stations correspondantes Oil Lybia et Total respectivement, ont avec les deux établissements d’enseignement (secondaire et maternel) un mur en commun. Par ailleurs, la plupart des promoteurs de ces stations-service semblent minimiser le risque par la construction d’un mur pare-feu de moins de 2 mètres qui, pourtant, fait lui aussi partie des exigences (Art.5). Seules les stations récemment construites en périphérie semblent respecter ces dispositions, mais il est clair que même dans ce cas, le laxisme des acteurs en charge du contrôle en matière d’occupation des sols nous replongera dans la même réflexion d’ici à 10 ans. Cette dernière observation questionne donc sur la qualification de ce qui semble dans certains cas s’apparenter à une infraction, mais aussi sur les responsabilités des différents acteurs. L’implantation des stations dont il s’agit ici est-elle à priori délictuelle ? Autrement dit, certaines d’entre elles se sont-elles progressivement retrouvées dans la situation que nous décrions ? Seule une évaluation plus précise de la situation pourrait permettre de bien clarifier cette question.

Quel danger potentiel y a t-il, à avoir les stations-service à proximité des domiciles?

L’accident survenu en 2016 au Ghana devrait interpeller tous les acteurs impliqués dans la chaîne de construction, d’autorisation, de gestion et de contrôle des stations-service en activité à travers l’ensemble du pays. En effet, la tragédie ghanéenne dont les images ont fait le tour du monde et choqué les consciences,  rappelle à quel point les stations-service sont des sites dangereux. Ces installations où les carburants, particulièrement le super, sont transférés de réservoirs de stockage fixes vers les réservoirs à carburant de véhicules à moteur, ne sont pas équipés de dispositifs de récupération des vapeurs. Il y a donc pour les usagers des risques d’inhalation du Benzène, un composé très volatile de l’essence, particulièrement dangereux pour la santé humaine.

Ces stations-services côtoient dans les centres urbains les commerces et surtout les habitations. Une telle configuration du paysage urbain accroit considérablement

Explosion de Gaz au Ghana

Ces stations-services côtoient dans les centres urbains les commerces et surtout les habitations. Une telle configuration du paysage urbain accroit considérablement les risques d’explosion et d’incendie, dans un contexte où la consigne d’extinction des téléphones portables n’est que très rarement observée par les passants et les conducteurs en arrêt dans ces stations-services. Les risques de pollution semblent pour la plupart limités dans la mesure où les rejets sont de plus en plus limités et les stations sont dotées de décanteurs qui dans l’ensemble fonctionnent bien. J’ai également précisé s’agissant de certaines stations, que cette prescription est parfois respectée, mais en l’absence d’un contrôle consécutif à l’absence de documents de planification, il est difficile de veiller à son application, la cible étant cette fois les populations riveraines dont les modalités d’installation ne sont pas toujours bien encadrées. Conséquence, le doigt accusateur est pointé sur les stations.

La ville de Djibouti a connu une grosse pollution pétrolière en 1997 suite à une fuite dans un vieil oléoduc de Total. Bilan, une dizaine de morts, de centaines de personnes intoxiquées. Jusqu’à ce jour nous n’avons pas connu ce type de catastrophe, peut-être parce qu’on est à l’abri… 

Jusqu’ici, le Cameroun ne dispose pas d’oléoduc parcourant les espaces urbains. Il y a cependant le pipe-line Tchad-Cameroun pour la construction duquel toutes les mesures de sécurité ont été prises, avant et pendant sa mise en construction, mais surtout depuis sa mise en fonctionnement. Mais l’exemple de Djibouti tout comme les nombreux cas de vandalisme constatés sur les oléoducs de l’Etat du Delta au Nigéria doivent interpeller les pouvoirs publics et la population camerounaise au moment où nous envisageons la construction de tels ouvrages entre Limbé, Douala et Yaoundé.

Quelles propositions l’environnementaliste que vous êtes peut suggérer aux différents acteurs pour éviter le pire ?

Il n’y a pas de solution miracle. Le gouvernement a les moyens de décider de sévir contre les stations-services qui prolifèrent de manière irrégulière et/ou en marge de la règlementation, en prenant des décisions allant jusqu’à leur fermeture ou leur démolition. Il peut aussi et c’est peut-être par là qu’il faut commencer, procéder à la suspension de certains cadres impliqués dans la mauvaise attribution des sites, mais aussi ceux qui procèdent à des contrôles complaisants. L’application des normes de sécurité concerne aussi les populations dont le déguerpissement peut être envisagé dans le respect des ordonnances de 74 relatives aux conditions d’expropriation. Il faudrait par ailleurs qu’en plus des efforts consentis par de nombreux promoteurs de stations-services en matière de sécurité et de protection de l’environnement, qu’il soit imposé l’installation de dispositifs de détection et de récupération des vapeurs, ce qui réduirait considérablement les risques d’inhalation. Enfin, il y a tout un programme de sensibilisation qui doit être porté par les promoteurs des stations sur l’usage du téléphone portable dans le voisinage des pompes à essence, mais aussi le respect des autres consignes qui ne sont pas toujours bien mises en évidence par affichage dans les stations camerounaises.

Quelles attitudes doivent adopter les personnes vivant à proximité des stations-services ?

Je milite plutôt à la suppression d’une telle cohabitation qui expose toutes les parties.

Entretien avec Valgadine TONGA

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