«La politique de décentralisation prônée actuellement en Afrique est une menace réelle»

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La décentralisation: une panacée risquée ?

L’avènement de la libéralisation politique en Afrique subsaharienne dès les années 1990 a provoqué un regain d’intérêt sur la question de la décentralisation. En effet, la décentralisation est perçue par beaucoup comme une condition sine qua none pour la mise en place d’une véritable démocratie. Pour le cas du Cameroun, cette préoccupation est perceptible à travers des slogans forts de certains partis politiques qui, à l’exemple du Social Democratic Front (SDF) prône la remise du pouvoir entre les mains du peuple (« Power to the People »).

L’intérêt suscité par le débat sur la décentralisation n’est pas fortuit. Il est dicté par la faillite de l’Etat post-colonial caractérisé par un pouvoir central fort. C’est donc pour remédier à cette situation que les acteurs locaux (partis politiques, société civile) et internationaux réclament et imposent la décentralisation perçue comme une panacée pour assurer la transparence, la responsabilité et l’efficacité dans la gestion des affaires de l’Etat.

La décentralisation n’est pas toujours porteuse de développement comme certains se plaisent à le penser.Cet échec est attribué à la corruption, à l’absence

Pr. Antoine Socpa

Les formes de décentralisation

Le débat sur la décentralisation n’est pas nouveau. Déjà dans les années 1980, cette notion occupait une place centrale dans le discours et la pratique du Fonds Monétaire International (FMI) et de Banque Mondiale dans le cadre des Programmes d’Ajustement Structurels (PAS). En fait, qu’est ce que la décentralisation? Entre autres définitions, retenons celle de Rondinelli (1986) pour qui la décentralisation est le transfert des responsabilités de planification, de gestion, de collecte et de distribution des ressources du gouvernement central et de ses agences à des structures ou des agences locales, subordonnées ou non au gouvernement central, semi-autonomes ou même à des organisations privées… En droit administratif, la décentralisation est « le transfert des attributions de l’Etat à des collectivités territoriales dotées de la personnalité juridique, disposant de moyens propres, et administrées par des autorités élues ».  Malgré leur pertinence, ces deux définitions sont insuffisantes dans la mesure où elles mettent l’accent sur la dimension administrative tout en reléguant au second plan les questions ayant trait à la démocratie et à la politique. Et pourtant, il existe une relation assez complexe entre la décentralisation, les partis politiques et l’ethnicité ou l’autochtonie.

En général, nous distinguons trois formes de décentralisation: la dévolution, la déconcentration et la délégation. La dévolution est la forme la plus extensive. Il y a dévolution lorsque les autorités locales sont constitutionnellement séparées du gouvernement central, avec leur propre trésorerie et personnel. La déconcentration est la forme la moins extensive. Elle est le transfert d’une importante partie des charges de l’Etat du gouvernement central aux autorités locales. Enfin, la délégation est le transfert du pouvoir de planification et d’exécution de certaines décisions concernant des activités spécifiques aux organisations locales qui ont des compétences et capacités administratives et techniques.

Les risques de la décentralisation

La décentralisation est-elle réellement une réelle panacée dans l’entreprise de développement économique et de libéralisation politique dans l’Afrique actuelle? A notre avis, la décentralisation n’est pas toujours porteuse de développement comme certains se plaisent à le penser. Dans les années 70, certaines expérimentations de la décentralisation avaient échoué avec fracas. Tel est l’exemple de l’ujamaa en Tanzanie. Au départ, ce système a attiré des financements énormes provenant de la Banque Mondiale et des pays nordiques. Le gouvernement central avait alors établi des unités de développement au niveau régional, des districts et des villages pour coordonner ses activités avec l’assistance des structures du parti unique. Les résultats furent catastrophiques dans la mesure où le niveau de vie des populations rurales tanzaniennes déclinait de 2.5 % par ans. Par ailleurs, les structures locales de gestion du pouvoir étaient toutes aussi corrompues et inefficientes que le gouvernement central. Tirant lui-même les leçons de cet échec, le Président Kenneth Kaunda, initiateur du système Ujamaa déclarait:

« Il y a des choses que je ne ferai plus si j’avais à recommencer. L’une d’entre elles est l’abolition du gouvernement local ; l’autre est la fermeture des coopératives. Nous étions impatient et ignorant… Le vrai prix que nous avons payé a été la mise en place d’une bureaucratie lourde. Nous avons remplacé les coopératives et les gouvernements locaux par des organisations para étatique. Nous avions pensé que ces organisations gérées par l’Etat devaient contribuer au développement  parce qu’ils seraient sous le contrôle direct du parlement. Nous nous sommes retrouvés en fin de compte avec une énorme machine inopérante »

Dans un contexte de pauvreté comme le nôtre, la décentralisation risque de devenir une autre forme de centralisation du pouvoir. Un certain nombre d’obstacles risquerait d’empêcher la mise en œuvre d’une véritable décentralisation. Ces obstacles sont: le sous-développement des infrastructures de développement surtout dans les zones rurales, l’absence des compétences (ressources humaines) et des initiatives, la faiblesse ou l’absence des facteurs de production, etc. L’expérience tanzanienne montre que certains programmes de décentralisation ne parviennent pas à améliorer le niveau de développement et le fonctionnement efficient de l’appareil administratif. Cet échec est souvent attribué à la corruption et à l’absence des capacités techniques et managériales au niveau du gouvernement local.

Le Cameroun est-il prêt ?

Fort de ce qui précède, l’on est en droit  de se demander si toutes les conditions sont réunies pour que le Cameroun s’engage dans la voie de la décentralisation que certains réclament tant. L’irruption dans le discours et la pratique de l’autochtonie avec son corollaire de notions toutes nouvelles telles que « came no go », « allogène », « autochtone », « gadamayo », etc. déterminent les rapports entre citoyens d’un seul et même pays amenuisent la possibilité de formation d’une citoyenneté nationale. Cette mobilisation identitaire dans laquelle sont engagés les Camerounais depuis la ré-instauration du multipartisme (1990) et qui se traduit concrètement par le retour brusque à l’autochtonie, à la haine et à l’exclusion ethnique ne semble pas favorable à la mise en oeuvre d’une politique de décentralisation effective. Si le développement national passe par la libéralisation effective de la vie politique (démocratie et développement), il est à craindre que la tension entre les notions de citoyen ethnique et de citoyen national soit un goulot d’étranglement pour les efforts de développement du Cameroun.

Le défi majeur est de savoir comment concilier l’explosion de l’autochtonie qui semble irréversible avec l’impératif de libéralisation politique (démocratisation) et développement national (à travers la décentralisation / réduction du rôle de l’Etat, la bonne gouvernance). Comment échapper à l’ethnicité ou mieux à l’autochtonie dans le contexte actuel marqué par la dynamique du phénomène associatif à base culturelle, voire ethnique? Qu’adviendrait-il si les << régions>> venaient se superposer aux nombreuses associations des originaires de… coiffées par des élites dont la plupart seront propulsées à la tête des Conseils Régionaux?

Promotion de l’autochtonie

Dans les conditions actuelles, les Conseils Régionaux, tout comme les associations des originaires de… peuvent constituer un blocage à la construction de la citoyenneté nationale. S’agissant du Conseil Régional, il est certes en principe un puissant atout de développement local, mais le danger est qu’il pourrait devenir un instrument de promotion de l’autochtonie, voire de la citoyenneté ethnique ou régionale. Rappelons que le retour à l’autochtonie comme refuge et espoir de développement local (voir le rôle des élites), tout comme la nécessité de la décentralisation se font dans un contexte de faillite de l’Etat qui depuis le début des années 1980 s’est montré inapte à assumer correctement ses missions fondamentales (cf. Politique Africaine nº 61, 1996). Aussi, le rôle des élites dans le développement de leur région d’origine tout comme l’urgence de la décentralisation sont-ils renforcés par la réduction du rôle naguère joué par l’Etat.

Toutes proportions gardées, malgré des dividendes escomptés en termes de développement et responsabilité et de ‘bonne gouvernance’ que l’on pourrait tirer de la mise en œuvre de la politique de décentralisation, l’on peut craindre que les << régions>> se repositionnent sur l’arène politique comme des îlots ethniques autonomes prêts à tourner le dos au gouvernement central. Des velléités sécessionnistes que le pouvoir central aurait du mal à contrôler pourraient conduire à un éclatement de l’Etat du Cameroun. C’est dire que la politique de décentralisation prônée actuellement en Afrique est une menace réelle pour la construction de la citoyenneté nationale dans chaque pays. Cette dernière notion devait être prise plus au sérieux aussi bien par les  » Développeurs  » que par les politiciens. Réaliser une véritable décentralisation sans s’efforcer de promouvoir une citoyenneté nationale est un projet hautement précaire.

Références indicatives:

Rondinelli, S. & Nellis, J (1986) Assessing Decentralisation Policies in Developing Countries: The Case for Cautious Optimism. In Development Policy Review 4: 3-23

Prud’homme, R. (Ed.) (1994) On the Dangers of Decentralization. Policy Research Working Paper, 1252, World Bank

Par Pr. Antoine SOCPA

Professeur titulaire des Universités

Anthropologue – Université de Yaoundé I

Visiting Professor, Kyoto University – Japan

 

 

 

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