Michèle Sophie Natikali : «Il y a déception parce que nos dirigeants, c’est des frivoles»

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Ancienne journaliste de Radio Centrafrique, l’une des doyennes de la communication en République Centrafricaine (RCA) nous retrace la genèse des conflits armés dans son pays depuis Jean-Bedel Bokassa jusqu’à François Bozize. Dans cette interview exclusive, elle dénonce le manque de nationalisme dont font montre les dirigeants et les Africains. Celle qui a travaillé sous plus de quatre régimes en RCA propose également des pistes de solution pour sortir le pays des troubles.

Pouvez-vous vous présenter à nos lecteurs ?

Je m’appelle Michèle Sophie Natikali. Je suis une professionnelle de la communication. J’ai travaillé pendant des années à la Radio Centrafrique, la radio nationale centrafricaine. A la fin de ma carrière, j’ai été envoyée à l’ambassade de la RCA à Paris, comme attachée consulaire. Mais je suis tombée malade, quelque temps après ma nomination. Mais on a confirmé ce décret. Mais jusqu’à présent, je n’ai pas encore eu l’occasion d’aller prendre mes nouvelles fonctions. Je suis venue ici à Douala pour me faire soigner.

Vous avez travaillé comme journaliste pendant combien d’années ?

Dans cette interview exclusive, l’une des doyennes de la communication en RCA dénonce le manque de nationalisme dont font montre les dirigeants Africains et

Michèle Sophie Natikili

J’ai fait mon temps. Et j’ai choisi ce métier par vocation. Etant même sur les bancs de l’école au lycée, j’avais déjà ce désir du micro et entre temps, il y avait des émissions des playbacks organisées par la première directrice générale Radio Centrafrique, Delphine Zouta. C’est à partir de là que je me suis lancée dans les émissions radiophoniques et je faisais toujours la Une des jeux et concours que la radio Centrafrique organisait. Déjà en classe de 5e, j’avais envie d’abandonner les études. C’est elle, la directrice qui m’a encouragée à poursuivre encore les études, d’approfondir mes connaissances estudiantines avant d’aller à la radio. A la fin du règne de Bokassa, il y a eu cette promotion du genre. Bokassa voulait à la Radio Centrafrique, à part la voix de Delphine Zouta, d’autres voix féminines parce qu’il y avait beaucoup d’hommes. Il n’y avait pas assez de femmes. Donc il voulait faire la promotion du genre. Il a demandé au Ministre de la Communication de l’époque, de lancer un appel pour un recrutement des jeunes filles de la classe de Terminale, Première, avec ou sans bac. C’est comme ça que je me suis lancée à l’eau et je faisais partie des quatorze filles qui ont été retenues en 1977. On a suivi une formation. La première vague est partie en formation en Côte d’Ivoire. J’ai passé presque toute ma vie à la communication. J’ai commencé à travailler très jeune, avant 20 ans. Donc j’ai vieilli dans le métier, et j’ai toujours été passionnée par ce métier. Les Allemands sont arrivés en 86 pour implémenter la radio rurale. Mon nom avait été retenu parmi ceux des neufs garçons alors que j’étais une fille. Ce fût un problème parce qu’ils disaient que si je parts en formation, je vais prendre ce diplôme, mais dès mon retour, je vais aller chez un homme, qui va me confisquer et va m’empêcher d’aller travailler sur le terrain. Je leur ai prouvé le contraire. Je suis allée en formation pendant deux ans. Je suis sortie, j’ai travaillé pendant dix ans avec les Allemands. J’ai travaillé en province avec le motocross, sillonner les paysages, travailler avec les éleveurs, les cultivateurs, agriculteurs, bref tout ce monde rural. J’ai fait la promotion du monde rural jusqu’au premier trouble de 1996, qui a obligé le projet de la radio rurale à fermer. C’est là que les portes m’étaient fermées. Je suis rentrée, et on m’a nommée Chef service de la presse à la Primature en 1996 jusqu’en 1999. Je suis retournée encore à Radio Centrafrique et c’est en 2013 que j’ai été nommée attachée consulaire de la représentation de la République Centrafricaine à Paris.

Vous avez travaillé sous combien régimes et lequel vous a le plus marqué ?

Professionnellement, j’ai connu à peine le régime Bokassa parce qu’on arrivait. Quelques années après, il est parti. J’ai connu le régime de Kolingba, pendant lequel les allemands m’ont sollicitée pour porter la voix des paysans aux décideurs pour qu’ils prennent aussi en compte ce qu’ils pensent. C’était un succès. Malheureusement, ce projet n’a pas eu de suivi. Il est terminé comme ça. Et c’est comme si il n’y avait rien eu comme radio rurale en Centrafrique. Après Kolingba, il y a eu Patassé qui est venu. Avec lui, ce n’était pas ce que je voulais parce que c’était vraiment le racisme dans le système des médias. Pour qu’un journaliste exerce bien son métier, il doit être libre d’esprit, libre de penser et exprimer les faits qu’il vit. Ce n’était pas ça sous Patassé. C’est ce qui m’a poussé à solliciter une demande de mise en disponibilité. On me l’a accordée, je suis allée et j’ai repris encore jusqu’à présent.

Et sous le général Bozize, les médias étaient aussi muselés ?

Dans cette interview exclusive, l’une des doyennes de la communication en RCA dénonce le manque de nationalisme dont font montre les dirigeants Africains et

François Bozize.

J’ai travaillé aussi sous Bozize. J’ai aussi travaillé pour son parti le KNK (Kwa Na Kwa). Moi-même j’étais secrétaire nationale du mouvement des femmes KNK. Je centralisais tout ce qui était mouvement de femmes au niveau national, au niveau des préfectures, de la capitale et avant de ventiler des nouvelles dans n’importe quel service. Donc j’ai été la secrétaire particulière de la présidente jusqu’à la chute du président Bozize. Quand je travaille, je guette. Je fais mon jugement personnel. Il y avait une frustration au niveau de l’expression journalistique presqu’à la fin du règne de Bozize. Chose qui ne s’était pas révélée quand il régnait encore normalement pendant son premier mandat. Le journaliste s’exprimait, il faisait son travail comme il se devait, même s’il voulait critiquer, il le faisait. Sur ce point, je n’avais rien à reprocher à Bozize. Pendant le deuxième mandat, c’est là que tout a chamboulé. Pourquoi ? Nos différents dirigeants ont formé un cercle vicieux. Ceux qui l’entouraient l’ont induit en erreur. Bozize lui-même n’est pas mauvais, mais c’est son alentour qui l’a poussé à adopter la position qu’il a eu à connaitre. Bozize est respectueux. Même si tu es journaliste, il te respecte. A moins que tu lui lâches un mot qui blesse. Comme tout être humain, il peut te répondre négativement. Mais c’est son alentour qui l’a amené jusqu’à ce qu’il soit destitué aujourd’hui.

Selon vous qu’est ce qui est à l’ origine des multiples crises qui secouent la RCA depuis des décennies?

Justement, vous savez en 2009, j’ai été aussi désignée comme antenne du réseau des éditeurs africains avant le sommet qui se tient chaque mois de septembre au niveau de l’Afrique du Sud. En revenant de mon premier voyage en Afrique du Sud, ici à Douala, je suis tombée sur un réseau de trafic d’armes. J’ai pris mon temps et le risque de filer ces gens jusqu’au niveau de Garoua Boulai. Ils sont allés vers le Nord. Je suis venue ici, j’ai pris le vol, je suis rentrée au pays. J’ai cherché à être reçue par le Ministre de la Défense qui était le fils même du président, pour lui expliquer ce dont il s’agissait. Il a refusé de me recevoir. Donc tout ce que nous vivons, le régime quand il y a rumeur, une fois, deux fois, trois fois, doit essayer de voir le fond du problème. Mais ils prennent tout à la légère. Peut-être qu’ils sont complices, je ne sais pas. Ça m’a beaucoup touché et j’étais énervée. Il y a un laisser aller dans la gouvernance sur le plan sécuritaire. Au temps de Bokassa, ce n’était pas ça. Nos frontières étaient sécurisées et il y avait ce groupe de renseignement au niveau central qui sillonnait aussi toute la République centrafricaine en tenue civile, pour voir ce qui se passe, pour palper et amener des nouvelles. C’était en fonction de ça que Bokassa travaillait. Ce qui a occasionné la chute de Bokassa, c’était son exaction. Il voulait tout pour lui. Il était estimé de sa population, mais ça ne lui suffisait pas. Mais il était encore mieux par rapport aux présidents qui se sont succédés.

Parlant justement de Bokassa, dans une vidéo qui a fait le tour des nouveaux médias, il accuse la France d’être à l’origine des malheurs de la Centrafrique. Vous en tant que journaliste, vous partagez cet avis ?

Je peux dire oui, je peux également dire non. Oui parce que nous les Africains, surtout nos dirigeants qui acceptent d’être manipulés par ces Européens. C’est pour cela qu’ils les accusent. Vous par exemple, vous êtes venus et vous m’avez posé la question de savoir si je peux accepter de vous accorder cette interview. Mais si je refusais, vous n’alliez pas me forcer. S’il y a eu cette déception, c’est parce que nos dirigeants, c’est des frivoles. Ils courent derrière les choses de la terre, et ils ne voient pas la souffrance de leurs peuples. Tout ce que je demande, c’est qu’ils fassent leur examen de conscience. Je ne parle pas de mon pays seulement, mais de tous les pays africains. Ils doivent agir par rapport à ce qui se présente, par rapport au vécu et ne pas accepter quelque chose comme ça par suivisme, mais accepter quelque chose qu’on connait et qu’on voit l’avantage pour l’avenir de la jeunesse de nos pays.

Comment expliquez-vous que la Centrafrique qui regorge d’énormes ressources naturelles ait des populations aussi pauvres ? Où va cette richesse ?   

 Mon fils, mon dernier poste à la radio rurale en 1996, c’était à la Haute-Kotto, où règne actuellement la pagaille, où les rebelles s’entretuent maintenant à Bria. J’étais là et j’ai été la première à crier sur les antennes de Radio Centrafrique quand je me suis rendue dans les chantiers et que j’ai constaté la présence des étrangers dans les zones minières. Je suis revenue, j’ai fait mes dépêches, j’ai envoyé. J’ai envoyé des multiples dépêches. Mais cela n’a servi à rien. Pas de réactions, pas de précautions, et on est resté comme ça jusqu’à ce qu’il y ait ce changement en 2003. Je vous dire que c’est en 1996 que j’ai eu à constater que dans nos zones minières, il y avait pleins d’étrangers. Les résultats, c’est ce que nous constatons aujourd’hui. Je me pose la question de savoir pourquoi ce manque de conscience. Il faut qu’on ait un sens de nationalisme. Il faudrait aimer son pays comme si c’était notre enfant, comme si c’était notre époux ou notre épouse. Nos dirigeants doivent prendre la RCA comme leurs propriétés personnelles, privées. Aucun intrus ne doit avoir accès à cette propriété.

Vous demandez aux dirigeants de prendre la RCA comme leur propriété privée, mais certaines informations font état de ce qu’ils sont portés à la tête du pays par les Occidentaux. Avec ça, comment Vous pensez qu’ils peuvent servir leurs populations sans être inquiétés?

Je vous ai dit, il nous manque la conscience. Nous ne sommes pas patriotes, nous ne sommes pas nationalistes. C’est ce qui nous manque. C’est ce qui nous pousse à ce niveau aujourd’hui. Si on avait ce sens de patriotisme, de nationalisme, on ne serait pas à ce point là. Et si on prenait en compte les quelques renseignements, bien fondés qui nous parviennent de gauche à droite, pour essayer de vérifier la fiabilité, et d’agir en fonction de ces renseignements, je pense qu’on serait loin. La République centrafricaine, sans vous mentir, en tant que journaliste, a un sous-sol qui regorge énormément de richesses. Je l’ai aussi étudié sur les bancs de l’école. Malheureusement, ces richesses sont exploitées au détriment du peuple centrafricain. Ce n’est pas normal. J’ai fait mon temps. Je vieillis, j’ai des petits fils, mais la Centrafrique de demain appartient à ces petits fils là. Il faudrait que cette jeunesse se lève, qu’elle soit consciente et qu’il y ait un amour fraternel en cette jeunesse, qu’elle n’agisse pas comme nous les aigrir, les égoïstes, c’est comme si on n’avait pas d’enfant. Ce n’est pas normal. Je ne peux pas m’adresser aux autorités actuellement. Je m’adresse seulement à la jeunesse centrafricaine. Si elle est consciente, si elle est déterminée, on va aboutir à quelque chose. Que la jeunesse prenne ses responsabilités. Que la jeunesse s’aime. Que la jeunesse agisse comme des fourmis. L’union fait la force.

Dans cette interview exclusive, l’une des doyennes de la communication en RCA dénonce le manque de nationalisme dont font montre les dirigeants Africains et

Des Anti-balaka.

Vous parlez de cette jeunesse montée en rébellion ?

Il y a jeunesse et jeunesse. Cette jeunesse qui est montée en rébellion, c’est cette jeunesse désœuvrée, qui a été manipulée par des rebelles, à qui on a donné des fusils et drogué. Je m’adresse à cette jeunesse lettrée, posée. La Centrafrique les attend. Il faudrait qu’ils s’aiment, qu’ils s’organisent et qu’ils agissent ensemble pour le bien de la RCA.

Chutons par les interventions internationales en RCA. Vous avez l’impression que la Minusca, Sangaris, entre autres forces internationales roulent réellement pour la paix en Rca ?

Ça, c’est très politique, mais je déplore que ces gens qui disent qu’ils viennent pour maintenir la paix, soient encore présents sur le territoire centrafricain et que les meurtres et les tueries continuent. C’est tout ce que j’ai à dire la dessus.

Propos recueillis par Didier NDENGUE  

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