Analyse : Le Président Paul Biya et la crise dite anglophone

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Pour la première fois depuis le déclenchement de la crise dite anglophone, le président de la République s’est exprimé officiellement le 30 novembre dernier, de retour du 5eme sommet Union Africaine/Union Européenne tenu à Abidjan. Durant son absence, en 48 heures, 6 hommes en tenue ont été lâchement abattus dans la région du Sud-Ouest, dont quatre militaires et deux policiers.  A la descente de l’avion, le Président Biya n’a pas pu échapper à la pression des journalistes, et a déclaré : « J’ai appris avec émotion l’assassinat de quatre (04) militaires camerounais et de deux (02) policiers dans le Sud-Ouest de notre pays. Suite à la disparition de ces six (06) valeureux militaires et policiers, je voudrais présenter mes condoléances aux familles éprouvées, ainsi qu’à nos vaillantes forces de défense et de sécurité. Je pense que les choses sont désormais parfaitement claires pour tout le monde. Le Cameroun est victime des attaques à répétition d’une bande de terroristes se réclamant d’un mouvement sécessionniste. Face à ces actes d’agression, je tiens à rassurer le peuple camerounais que toutes les dispositions sont prises pour mettre hors d’état de nuire ces criminels et faire en sorte que la paix et la sécurité soient sauvegardées sur toute l’étendue du territoire national». Cette réaction du président de la République a été reprise par les médias nationaux et internationaux et qualifiée de déclaration de guerre dans l’ensemble. Une déclaration justifiée d’ailleurs par la tournure des évènements et le contexte, car à ce niveau on ne peut plus que faire le triste constat que le dialogue, s’il a jamais existé, est plus que jamais rompu.

Pour la première fois depuis le déclenchement de la crise dite anglophone, le président de la République s’est exprimé officiellement le 30 novembre dernier,

Dommage simplement que l’on en soit arrivé là. Le silence présidentiel aura peut-être trop duré, on aurait souhaité que la sortie du président de la République soit un peu plus tôt dans l’année et que les mots prononcés soient par exemple « je vous ai compris » comme par le passé, mais aujourd’hui il semble n’y avoir plus personne en face à qui le dire, sinon des fantômes qui surgissent de nulle part et abattent les fils du Cameroun comme du bétail. Et nous voilà dans le piège, avec cette déclaration de guerre. Piège parce qu’en face les sécessionnistes qui jurent de se battre jusqu’à la mort n’ont rien à perdre, mais tout à gagner. Ils n’ont aucune morale à réserver, aucune convention nationale ou internationale à respecter, aucune vie à protéger, aucun bâtiment, école, hôpital, marché ou pont à préserver… Piège parce qu’ils obéissent à la loi de la jungle, qui consiste à tuer et tuer encore pour montrer qu’ils sont les plus forts, la lâcheté est leur mode de fonctionnement, sans compter qu’ils peuvent se fondre dans la masse de manière anonyme, tout en ayant parfaitement connaissance des positions occupées par des troupes régulières, qu’ils peuvent frapper par surprise comme c’était le cas pour les 6 vaillants soldats.

L’erreur serait de croire qu’ils veulent une victoire

Piège parce qu’ils savent bien qu’en face, le pouvoir de Yaoundé ne va pas rester sans réagir, il va renforcer les troupes dans ces régions comme par le passé cela s’est fait dans la partie septentrionale du pays, et l’envoie des troupes ne sera autre que de la chair à canon qu’on leur offre… Piège parce que ces terroristes semblent bien formés aux méthodes internationales utilisées par Daesh, Al Qaida et autres Etat islamiste,  nourries par les nouvelles technologies de l’information et de la communication, ils savent qu’en frappant une cible dans un coin du Sud-Ouest l’écho retentira en un clin d’œil dans le reste du pays, et les esprits vont au fur et à mesure se construire dans la peur et l’insécurité. Piège parce que ces sécessionnistes savent très bien qu’ils n’auront jamais le dessus sur un Etat organisé, et l’erreur serait de croire qu’ils veulent une victoire. Leur objectif est ailleurs, semer le trouble et le doute, créer un climat de terreur et d’insécurité au sein de la population, déstabiliser un Etat et le distraire de ses actions en direction de la population,

Désormais, le pouvoir central de Yaoundé est devant un dilemme. Entre la défense de l’intégrité du territoire, la protection de la vie de ses fils que sont les soldats et les civils, le maintien de la paix, l’assurance des populations pour une vie paisible, l’équation est  dorénavant à plusieurs inconnus. L’armée camerounaise à travers son  chef suprême est plus que jamais devant ses responsabilités, et devra adapter sa politique à toutes ces considérations. Dans un contexte aussi compliqué, la structuration de l’armée et son déploiement devrait refléter la réalité. Et le rôle de gendarme et de protecteur que joue l’Etat en tout temps ne devra ni changer, ni vouloir changer. Un changement d’hommes à la tête des troupes, une nouvelle dotation en équipements ne seront pas assez dans le cas d’espèce. En prenant en compte le caractère asymétrique de la menace qu’il y aura à affronter dans le futur, sans négliger les réseaux de soutien qu’il pourrait y avoir derrière, la composition des forces armées ne comptera pas plus que la façon dont elles devront être utilisées.

Dans cette guerre désormais déclarée, le terrain sur lequel les batailles devront se gagner  n’est pas celui de l’affrontement physique des troupes. Les terroristes savent bien qu’ils ne peuvent pas défaire ou mettre en déroute l’armée camerounaise dans une guerre conventionnelle, c’est pourquoi ils veulent les entrainer sur un terrain flou et torpillé où sont permis tous les coups,  surtout les coups qui ne sont pas permis.

Roland TSAPI

 

 

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