Santé publique : le Sida fait son bonhomme de chemin chez les jeunes

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Dès les premières années de l’apparition du Sida, au Cameroun la société civile s’est mise au pas pour la lutte et la prévention. Les professions libérales se sont engagées très tôt dans la lutte, sans attendre le gouvernement. C’est le cas du Dr Ngwett Bell, promotrice d’une clinique dans la ville de Douala. Dans son engagement, elle regroupe d’abord les femmes africaines dans la Society of women and aids in Africa, la Swaa, et ensuite les  femmes médecins dans l’association camerounaise de femmes médecins, ACAFEM. Dans ces associations, il était question pour ces femmes militantes, de sensibiliser les populations sur le VIH SIDA, prôner la prévention,  procurer un soutien psycho-social et surtout, organiser des plaidoyers à très haut niveau. Cela se passait alors dans la fin des années 1980 et l’Afrique ne disposait pas encore des moyens thérapeutiques contre le SIDA.

au Cameroun, le niveau d’alerte pour ce qui est du Sida reste au rouge, comme la couleur du macaron qui le symbolise.

Un point de dépistage.

Au niveau institutionnel, la lutte contre le Sida est également entrée dans les politiques nationales de l’année 1986, avec l’adoption au niveau local du programme national de lutte contre le Sida, impulsé par l’Organisation mondiale de la Santé à travers le Global Program on Aids. Le Comité National de Lutte contre le Sida fut créé quant à lui en 1988, avec pour mission de coordonner la lutte contre la maladie dans toutes les régions du pays. Au fil du temps, la lutte, la prévention et la prise en charge se sont  intensifiées, du moins dans les intentions, avec la création des hôpitaux du jour dans certaines formations hospitalières pour la prise en charge des malades, les campagnes de dépistage gratuit, la distribution à très large échelle des préservatifs et la réduction des coûts à un certain niveau. Entre temps, la société civile s’est aussi approprié la guerre contre le Sida, et l’on peut citer la Fondation Chantal Biya, Synergie Africaines contre le Sida, le Centre international de recherche Chantal Biya pour la recherche et la prévention de la maladie, toutes des initiatives de la première dame Camerounaise Chantal Biya.

La maladie n’a pas beaucoup reculé

D’autres association de calibre modeste mais aux actions non négligeables existent, plusieurs milliers au Cameroun d’après un document  intitulé les associations de lutte contre le Sida au Cameroun » dont la publication a été financée par le Sidaction. Sans compter que les groupements patronaux comme le Gicam intègre dans ses actions la lutte contre le Sida au sein de l’entreprise. Bref, la lutte contre cette maladie a été démocratisée au Cameroun, si on peut le dire ainsi. Pour autant, la maladie n’a pas beaucoup reculé. Selon les statistiques du  Comité national de lutte contre le SIDA au Cameroun en 2001, le nombre de personnes vivant avec le virus du SIDA au Cameroun était  estimé à 937.000. Avec une population totale estimée  à 14 millions, le Cameroun était déjà lourdement atteint, et le nombre de malades étaient  de 22 fois supérieures à celui de 1988.

D’après les chiffres avancés en 2016 par le même comité national de lutte contre le Sida, le nombre de porteur de la maladie avait baissé, et le pointeur marquait en 2015, 620 000 personnes vivant avec le Sida au Cameroun. Soit un pourcentage de 3.9 pour une population estimée à 20 millions. Le Cnls faisait tout de même le constat selon lequel bien que ce taux soit régressif par rapport au 4.3% estimé en 2011, la maladie résiste au Cameroun. De manière constante, ces statistiques indiquent que le taux de prévalence est plus élevé en milieu jeune. En cause, «La précocité des rapports sexuels non protégés, le concubinage et les partenaires sexuels multiples». C’est dire que malgré l’engagement international, national, institutionnel, associatif, corporatif, professionnel et même individuel, la maladie fait son bonhomme de chemin, et au sein de la frange de la population sur laquelle la nation compte le plus.

Le goût du risque

Comment comprendre cela ? D’après Alice Yolande Same,  jeune étudiante qui passe en niveau quatre de psychologie à l’Université de Douala, la persistance du Sida en milieu jeune est due à plusieurs facteurs. Elle parle de l’insouciance. Les jeunes ne se sentent pas concernés par la maladie parce qu’ils ne comprennent pas les enjeux. Il y a aussi le goût du risque, le désir d’affirmation de soi, le jeune veut avoir plusieurs expériences, tester sa masculinité ou sa féminité. Elle parle aussi de l’ignorance même de ce que c’est que la maladie, malgré la circulation des messages à ce sujet. D’autres jeunes sont simplement victimes de ce que la jeune psychologue appelle «la distorsion cognitive» qui consiste à dire que c’est une maladie inventée par les Blancs, donc ça n’existe pas, et se lancent même par défi en se disant qu’ils vont voir ce qui va leur arriver. Il y a aussi des questions de croyances, ce qui est enseigné par les parents. Non moins négligeable, la peur de se rendre à l’hôpital. Elle explique qu’en temps normal le premier réflexe du Camerounais n’est pas de se rendre dans un hôpital pour une raison ou pour une autre, et à plus forte raison quand il faut y aller se faire dépister du Sida, ou se faire prendre en charge.

De plus, la jeunesse n’est pas toujours assise dans la tête. Il navigue un peu et ça va dans tous les sens, et le temps de chercher le jeune peut se retrouver dans une réalité qui malheureusement va s’inscrire définitivement dans sa vie, et qui va déterminer son futur. A ce moment-là, la sensibilisation ne semble plus être la seule chose à faire. Le danger reste donc réel, et la tâche ardue. Que faire pour que la jeunesse prenne définitivement conscience que la mort rôde autour ? Notre jeune psychologue, qui semble mieux comprendre sa génération, estime qu’en plus des canaux déjà utilisés pour toucher les jeunes, les pouvoirs publics devraient en faire un véritable problème d’éducation, en inscrivant le Sida au programme scolaire comme une matière à valider.

Il faudra aussi travailler à faire reculer les croyances rebelles qui consistent à croire que le fléau n’existe pas, et plus grave, le jour où l’on est pris au piège, l’on ne veut pas mourir seul, on veut entrainer les autres et voilà le cercle vicieux qui se referme. Comme quoi au Cameroun, le niveau d’alerte pour ce qui est du Sida reste au rouge, comme la couleur du macaron qui le symbolise.

Roland TSAPI

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