35 ans du Renouveau : Itinéraire d’un homme de pouvoir

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Deux jours après la démission du premier président de la République du Cameroun Ahmadou Ahidjo, c’était au tour de son Premier ministre, successeur constitutionnel de prendre le pouvoir. Paul Biya, qui était déjà dans l’administration depuis 32 ans et avait grimpé tous les échelons au point d’occuper le poste de Premier ministre, était l’heureux choisi de la circonstance. Il faut dire que pour y arriver, il s’est frayé un chemin exceptionnel, presqu’un rêve que tout le monde voudrait faire et voir se réaliser. En effet, pendant que certains mènent des guerres fratricides, sollicitent des puissances étrangères et font des promesses de liquidation des sous-sols pour arriver au pouvoir, Paul Barthélemy Biya bi Mvondo n’a pas eu besoin de tout cela. Comme nous l’avons rappelé précédemment, il fût juste convoqué au palais présidentiel le soir du 3 novembre 1982 par Ahmadou Ahidjo qui lui proposa de devenir président de la République à sa place, et lui donna même une heure de temps pour aller réfléchir. Son chemin était tracé. On peut même dire que c’est par respect qu’il s’est retiré pendant l’heure, pour revenir dire que sa réponse était oui.

Deux jours après il levait la main devant  l’Assemblée nationale convoquée pour la circonstance, et jura pour la première fois de respecter la Constitution du Cameroun, la protéger ainsi que l’intégrité et l’unité du territoire national, en tant que président de la République. En deux jours son destin avait basculé, et celui d’un peuple avec. Il devait achever le mandat présidentiel commencé le 5 mai 1980 par son prédécesseur. Son premier discours après la prestation de serment fut d’abord un éloge mérité à celui qu’il appelait alors son illustre prédécesseur, ensuite un engagement à poursuivre l’œuvre de construction nationale, avec la fameuse phrase qui fût la première retenue de lui : Je ne faillirai point. Il engagea, dès lors une politique nationale fondée sur ses prochains mots fétiches, rigueur et moralisation. La publication de son livre programme, Pour le libéralisme communautaire, retrace sa vision politique, qualifiée d’une des meilleures, quoique la mise en œuvre fera problème.

Deux jours après la démission du premier président de la République du Cameroun Ahmadou Ahidjo, c’était au tour de son Premier ministre, successeur constitutionnel de prendre le pouvoir

Biya et Ahidjo.

Ça chauffe entre les deux présidents

Mais rapidement les conflits de leadership vont naitre entre le président de la République Paul Biya et le président du parti, Ahmadou Ahidjo. En filigrane, le comportement du démissionnaire montre bien qu’il a vendu la chèvre mais a retenu la corde. D’après les biographes du président Biya, il fera savoir à Paul Biya que c’est le parti qui définit l’orientation de la politique de la nation, et le Président de la République l’applique. Dans un premier temps le nouveau président s’y résout, et se rend à Garoua fréquemment où Ahidjo s’est retiré, pour prendre des avis ou pour faire valider la composition du gouvernement. D’après François Mattei, auteur du livre Le Code Biya paru en 2009, un jour, face aux objections d’un Biya qui commençait en avoir marre, Ahidjo lui demanda s’il avait gagné les élections pour être là où il est. C’est sans doute cela qui déterminera le nouveau président à anticiper les élections le 14 janvier 1984, pour se donner une légitimité et s’affranchir d’un maitre devenu trop envahissant. Seul candidat de l’Unc, il remporta les élections avec 100% des suffrages exprimés, avec un taux de participation de 97,7% d’après les archives. Désormais couvert de sa propre légitimité, il commence à imprimer sa marque, qui se ressent dans les formations du gouvernement.

Déjà le 22 août 1983, il avait procédé à un réaménagement stratégique du gouvernement, en remplaçant  Bello Bouba Maïgari au Premier ministère par Luc Ayang, et Maikano Abdoulaye avait cédé le portefeuille ministère des forces armées à Gilbert Andze Tsoungui.  Dans la formation de son premier gouvernement du 4 février 1984, il conforte cette indépendance vis à vis d’Ahidjo en supprimant cette fois purement et simplement le poste de Premier ministre. Désormais c’est le froid entre l’ancien et le nouveau président de la République. Guerre de pouvoir. Les rumeurs de déstabilisation se font de plus en plus persistantes. Les ministres originaires du Nord envisagent même une démission collective du gouvernement, des réunions sécrètes se multiplient, chaque camp fourbi ses armes.

57 personnes condamnées et exécutées

Mais le 6 avril 1984, les choses vont basculer définitivement, à la suite d’un coup d’état manqué, attribué aux fidèles de l’ex président qui aurait voulu ainsi reprendre par personnes interposées le pouvoir qu’il avait abandonné deux ans plus tôt. Les observateurs de la scène politique disent que c’est le point de rupture. Le président Biya se radicalise, se replie sur lui-même et fait le ménage autour de lui, tant dans le gouvernement que dans l’armée. Beaucoup de pontes du régime, la majorité originaire du Nord, accusés à tort ou à raison, se retrouvent en prison ou en exil. C’est le cas de Dakolé Daissala, Marafa Hamidou Yaya, Issa Tchiroma Bakary, Bello Bouba Maigari, le commandant Ibrahim Oumarou et le capitaine Salatou Adamou, pour ne citer que ces quelques-uns. D’après diverses sources consultées, une liste de 57 personnes condamnées et exécutées a été publiée par le site d’information en ligne Camer.be.

A partir de Paris, Ahidjo donne une conférence de presse pour nier son implication dans ce qui se passe au Cameroun, et dénonce plutôt une cabale du son successeur pour le salir. Dans son propos liminaire il dit : « C’est un fait qu’il ne faut pas nier, que le climat, à la suite de plusieurs frictions, s’était bien détérioré entre M. Biya et moi. M. Biya a pris peur pour son pouvoir, peur de le perdre. Il lui fallait, a-t-il cru, coûte que coûte, trouver quelque chose d’assez énorme pour provoquer un choc, soulever le peuple d’indignation et le mobiliser à son profit en le faisant, apparaître comme l’innocente victime d’une monstrueuse machination. L’opération, du même coup, grâce au choc et à l’ambiance ainsi créés, lui permettait de se saisir complètement du parti et d’asseoir son pouvoir en m’éliminant, comme lui recommandaient sans cesse certains de ses conseillers politiques et occultes. »

La suite dans l’édition de demain. Bon début de semaine !

Roland TSAPI

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