Les routes, les morts et le saupoudrage du gouvernement

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Trois jours après la commémoration de la catastrophe d’Eseka le 21 octobre, des Camerounais ont encore perdu leur vie à la suite d’un accident de la circulation. Le drame s’est produit cette fois sur la route nationale numéro 3 reliant Yaoundé à Douala dans la nuit du 23 au 24 octobre entre Boumnyebel et Sombo, au lieudit Mahoule. L’accident implique trois véhicules dont un bus de « General Express Voyage », un camion semi-remorque appartenant à la société Skyco Sarl et un camion grumier, transportant des billes de bois. Le bilan officiel fait état de 15 morts. La situation était déjà devenue critique au mois d’août dernier, avec des accidents mortels sur les routes presque tous les débuts de weekend. Et ce malgré les multiples campagnes de prévention routières déployées sur le territoire national. Ce qui avait poussé le gouvernement à faire un rappel de troupe de toutes les parties prenantes du secteur des transports pour une rencontre de crise le 29 août.

C’est le Ministre Délégué auprès du Ministre des Transports Mefiro Oumarou qui présidait la réunion, au cours de laquelle il avait annoncé la suspension de certaines agences de voyages incriminées dans les récents accidents de la route ainsi que l’annulation de sept permis de conduire. « Le gouvernement ne veut plus de morts sur nos routes.  Nous tenons à rappeler aux opérateurs de ce domaine avec qui nous sommes en partenariat qu’il y a un cadre réglementaire à respecter. Nous voulons bien qu’ils se fassent de l’argent, mais ils doivent respecter le cadre réglementaire. Le cas échéant, nous allons les extirper du groupe », avait-il déclaré alors.

le mauvais état des routes dans l’ensemble, l’encombrement de la vue par la broussaille de bordure et de la chaussée par des véhicules gros porteur

Douze personnes tuées  chaque  jour

Plus loin en arrière, le 10 novembre  2015, la sonnette d’alarme était tirée par une coalition d’entreprises du secteur privé pour la lutte contre l’insécurité routière, la Fondation Safe Way Right Way. Elle relevait notamment que douze personnes sont tuées  chaque  jour des suites d’accidents de circulation. Et c’est  en moyenne 4700 victimes  qui sont enregistrées par an au Cameroun. D’après les statistiques, 50% des accidents de la circulation surviennent sur le seul tronçon Yaoundé-Douala et plus de 60% sur le triangle Yaoundé-Douala-Bafoussam-Yaoundé. Et en plus des pertes en vie humaines, les pertes financières sont estimées à 100 milliards Fcfa par an, selon les documents de stratégie nationale de sécurité routière 2009-2014.

La Fondation se proposait alors, à l’occasion de ce qu’elle avait appelé journée  de communication sur l’engagement du secteur privé dans l’amélioration de la sécurité routière, de partager les bonnes pratiques, et surtout, susciter l’intérêt d’un grand nombre d’entreprises dans le développement de stratégies opérationnelles et le respect de règles et mesures de sécurité routière, afin de prévenir les accidents. Elle envisageait surtout «l’ouverture d’un centre commun de suivi Gps  en ligne et en direct de véhicules, la mise en place d’une base de données électroniques pour le partage de documents, l’organisation de campagnes de communication dans les villes et auprès des usagers».

Un potentiel candidat à la mort

A ce jour la situation reste peu reluisante, et prendre les routes au Cameroun fait désormais du voyageur un potentiel candidat à la mort, avec une probabilité rendue plus élevée par l’étroitesse de la chaussé, le mauvais état des routes dans l’ensemble, l’encombrement de la vue par la broussaille de bordure et de la chaussée par des véhicules gros porteur mal stationnées et sans signalisation. L’on ne sait plus de quel côté cela va arriver. Pour le dernier cas, l’on parle de la chaussée rendue glissante par un liquide que versait inconsciemment un camion-citerne et qui a souillé la chaussée sur une dizaine de kilomètres. Un dépassement en troisième position, la présence d’un grumier et d’une semi-remorque ont fini par transformer la scène en cimetière.

La mesure immédiate prise par le gouvernement a été la suspension de l’agence de voyage impliquée pour trois mois, avec le retrait pendant 12 mois du permis de conduire du chauffeur. Mesure conservatoire, a précisé le ministre des Transport Edgard Alain Mebe Ngo, qui n’exclue pas des poursuites judiciaires. Surtout que la société mise en cause est impliquée dans plusieurs autres accidents depuis le début de l’année 2017. Déjà se pose la question de l’efficacité d’une telle mesure, qui a déjà été appliquée plusieurs fois dans le passé sans qu’il ne soit établi que cela porte des fruits, au moins pour deux raisons. La première est que dans le secteur du transport une pratique qui consiste à louer le nom commercial est déjà bien encrée. Toutes les voitures qui constituent la flotte d’une agence n’appartiennent plus toujours à la même personne.

Les routes sont trop accidentogènes

Tout propriétaire d’un bus peut s’entendre avec un promoteur qui a déjà un nom et une licence de transport pour embarquer et débarquer dans ses agences et porter son nom commercial. Une fois que ce nom commercial est sous le coup d’une suspension comme c’est le cas en ce moment pour General Express Voyage, chacun est libre d’aller avec son bus voir ailleurs, puisque la suspension du nom commercial n’empêche pas les bus de rouler sous une autre dénomination.

La deuxième raison est qu’une fois de plus le problème est attaqué en périphérie, en esquivant la source. Les routes sont trop accidentogènes et les gouvernants le savent. La mauvaise visibilité de jour comme de nuit, l’étroitesse de la chaussée, le trafic intense qui n’est plus supporté par les ouvrages vieillissant. Il est plus qu’urgent qu’une politique radicale soit initiée pour doter le pays d’un réseau routier digne, surtout en ce moment où au nom de l’intégration régionale les frontières devront désormais être ouvertes. Une fois de plus ce n’est pas en coupant le feuillage qu’on soigne le mal d’un arbre, lequel mal se trouve plutôt à la racine et nécessite une thérapie qui sera appliquée avec moins de complaisance. Des vies humaines en dépendent.

Roland TSAPI

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