Mémoires / Eseka : creuset des tragédies

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Les séquelles de la lutte pour l’indépendance du Cameroun constituent une grande partie de l’identité de la ville et ses environs. Le drame d’un train, il y a un an s’est rajouté au traumatisme qui semble partie intégrante de cette localité. Entre espoirs et résignation, Eseka veut retrouver sa joie de vivre.

Les séquelles de la lutte pour l’indépendance du Cameroun constituent une grande partie de l’identité de la ville et ses environs. Le drame d’un train, il y a un an s’est rajouté au traumatisme qui semble partie intégrante de cette localité. Entre espoirs et résignation, Eseka veut retrouver sa joie de vivre

La gare d’Eseka.

C’est le chef lieu du département du Nyong et Kellé, dans la région du Centre. La ville d’Eseka est entourée de  trente villages et regroupe dix-sept quartiers. Ses 50.000 habitants vivent sur une superficie de 295 km2. La commune d’Eseka est née en 1954. Mais comme toute ville, Eseka a sa particularité : c’est une ville martyre. Son peuple a toujours cru à l’égalité entre les Hommes, d’où le nom Eseka. «Eseka vient de ‘‘sega’’ en langue bassa, qui veut dire égaux, égalité», explique le responsable de la communication de la mairie d’Eseka, Samuel Guy Nguembog. Au nom de cette égalité, sa population s’est battue jusqu’au sacrifice suprême contre la colonisation. Fils d’Eseka, le héros national Ruben Um Nyobe est la figure de proue de la lutte pour l’indépendance totale et la réunification du Cameroun. Un engagement qui lui a coûté la vie.

A 45 ans, Ruben Um Nyobe est assassiné par l’armée française le 13 septembre 1958 dans le département du Nyong et Kellé. Son parti, l’Union des populations du Cameroun (Upc) va poursuivre son combat. Les militants et toutes les personnes  reconnues proches des leaders seront éliminés. A Eseka, indique Samuel Guy Nguembog, «il y a encore la grotte des maquisards» où les indépendantistes se retranchaient  pour échapper à la chasse menée par  l’armée coloniale. «Vous avez aussi la tombe de Um Nyobe, le chemin de fer qui avait été construit à la main pendant la colonisation, le tunnel du chemin de fer construit lui aussi à la main. Les bâtiments ici ont été construits par les Allemands. Eseka est une ville coloniale, c’est un des lieux mythique de l’histoire de l’indépendance du Cameroun

De fait, l’architecture de la ville reflète les stigmates de son douloureux vécu. Une marque qui semble lui coller à la peau. C’est que, à côté de la colonisation, la ville a connu des déraillements de trains, des incendies des wagons citerne sans gros dommage… Cette bourgade paisible déjà fragilisée par le passé a connu un regain d’effroi le 21 octobre 2016. Entrée dans l’histoire macabre de cette localité, le train numéro 152 de la société ferroviaire  Camrail en provenance de Yaoundé déraille à Eseka. Bilan officiel, 79 morts, et 600 blessés. Un an après, la ville porte toujours le deuil.

Ville traumatisée

Les séquelles de la lutte pour l’indépendance du Cameroun constituent une grande partie de l’identité de la ville et ses environs. Le drame d’un train, il y a un an s’est rajouté au traumatisme qui semble partie intégrante de cette localité. Entre espoirs et résignation, Eseka veut retrouver sa joie de vivre

Une minute de silence sur le site devant abriter la stèle.

Dans un esprit de recueillement, des jeunes, sous l’impulsion de Yes Africa Foundation, se sont rendus sur les lieux du drame le samedi 28 octobre 2017. Sur les visages des riverains, se lit la douleur et la tristesse qui déchirent les cœurs. A la gare, l’état des quinze wagons voyageurs broyés donne un aperçu de l’intensité du choc. Un an après le triste évènement, des bouts de vêtements sont encore visibles sur les rails. De nombreux signes continuent de susciter l’émoi chez le visiteur. Les populations riveraines, un an après le sombre souvenir tardent à se défaire du traumatisme.

Jean Etchong est chef service d’hygiène à la mairie. Comme dans un pèlerinage, il a pris l’engagement de désherber le ravin dans lequel quatre wagons avaient atterri au terme de leur folle course. «Le 21 de chaque mois, je viens faire la propreté ici. Je ne veux pas que cet endroit où des gens sont morts soit sale.» L’homme raconte encore avec beaucoup d’émotion  l’ambiance au cours de ces évènements. «Les corps étaient entassés pêle-mêle, déchiquetés. Il y avait des corps sans tête, d’autres sans bras. Des corps transpercés par des barres de fer. C’était l’atrocité mais chaque habitant devait se débarrasser de la peur pour sauver le maximum de vies. Tout le monde avait mis du sien. On était recouvert de sang et de boue».  Le maire de la Commune d’Eseka n’en dit pas moins. Jean-René Libog précise : «Il y avait les Camerounais, les Ghanéens, les Tchadiens, les Hollandais, les Français…dans ce train. Les jeunes d’Eseka ont montré quelque chose de formidable ce jour. Même l’évêque était couvert de sang

A l’hôpital de district d’Eseka, le traumatisme hante toujours les esprits. «Jusqu’à présent nous sommes traumatisés» confesse la Surveillante générale de l’hôpital, Marie-Laure Mbock. «Nous sommes contraints de vivre avec ses souvenir.  L’hôpital n’a pas un effectif important mais avec l’élan de solidarité et la main de Dieu nous avions fait de notre mieux. A l’arrivée des secours, nous avions déjà stabilisé les blessés. Aujourd’hui encore nous ne savons pas toujours comment nous avons fait.»  L’Etat a décidé de la construction d’une stèle commémorative. Elle  sera érigée à un carrefour. Le lieu choisi n’a pas le consentement de tous. La commune aurait souhaité que le monument soit érigé dans un coin paisible où un recueillement à l’abri des regards et des vrombissements des engins roulants serait possible.

Sanctuaire

Aujourd’hui Eseka et ses habitants souhaitent retrouver leur joie de vivre. Si un suivi psychologique des habitants n’est pas évident, de petites attentions leur feront un grand bien. La surveillante générale de l’hôpital d’Eseka, Marie-Laure Mbock émet le vœu  de voir l’hôpital renforcer son  plateau technique  pour une meilleure prise en charge des patients. A la réalité, indique la même source «Jusqu’à ce jour, l’hôpital n’a pas d’imagerie médicale, pas de radiologie. Le bloc opératoire est défaillant. Le personnel est insuffisant. Nous avons reçu de nombreux dons à la suite de la catastrophe, un forage, une prime spéciale du chef de l’Etat». Il reste néanmoins que  l’hôpital fait face à d’énormes besoins.

Les séquelles de la lutte pour l’indépendance du Cameroun constituent une grande partie de l’identité de la ville et ses environs. Le drame d’un train, il y a un an s’est rajouté au traumatisme qui semble partie intégrante de cette localité. Entre espoirs et résignation, Eseka veut retrouver sa joie de vivre

Un forage offert à l’hôpital après le drame.

Jean Etchong ne demande pas le ciel. Juste que «les pouvoirs publics entretiennent ce site –le ravin– où des Hommes ont péri. Il doit toujours être propre.» Samuel Guy Nguembog pense qu’avec son histoire, Eseka a de quoi devenir une ville touristique. Il cite un éventail de sites mémorables, «le chemin de fer, le tunnel du chemin de fer, la tombe de Ruben Um Nyobe, la société Bois du Cameroun, les cinq chutes d’eau, la grotte des maquisards, la gare qui a plus de cent ans, de très grandes forêts… Aujourd’hui, ces sites servent d’abris pour les animaux.» On retrouve également à Eseka des sites de diamant. Samuel Guy renseigne à propos que «700 orpailleurs ont envahi Song Matip depuis deux semaines pour creuser le diamant. Le maire a interrompu leurs activités.» Eseka a connu le pire. Toute flamme de l’espoir doit être attisée.

Valgadine TONGA, de retour d’Eseka

 

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