Accès à l’information : Le combat de Pius Njawé

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La liberté d’expression, de presse ou d’accès à l’information que nous avons au Cameroun aujourd’hui est aussi le fruit d’un combat acharné mené par des hommes dont certains sont aujourd’hui décédés. On peut citer parmi les vivants Henriette Ekwe, Jean Baptiste Sipa, Edouard Kingué, Germain Koumio Ekwe, Benjamin Zebazé, et parmi ceux qui ont cassé leur plumes ou rangé le micro, on peut citer Célestin Lingo, Thomas Eyoum Ato’o, Pius Njawe. A l’occasion de la journée du droit d’accès à l’information et aux données publiques célébrée hier, nous rendons hommage aujourd’hui au dernier cité, le regretté Pius Njawé.

A l’occasion de la journée du droit d’accès à l’information, nous rendons hommage aujourd’hui au regretté Pius Njawé. Son nom est intimement lié au journal

Roland Tsapi.

Son nom est intimement lié au journal Le Messager, le plus célèbre quotidien privé Camerounais. Mais s’il a fini sa vie à l’apogée du métier, avec plusieurs prix à l’international, son parcours dans le métier aura été un parcours de combattant, au vrai sens du terme. Il aimait à rappeler à ses journalistes dans la rédaction qu’il a été interpellé par la police dans le cadre de l’exercice du métier 126 fois dans sa carrière.

Titulaire d’un CAP en mécanique auto, il commence un stage professionnel dans un garage auto à Bafoussam. Passionné de lecture, il vend les journaux à la crié à ses heures creuses et profite pour les lire. Petit à petit, il commence à écrire des articles pour le journal La Gazette, dont le promoteur le recrute comme localier ou reporter de terrain. Il finit par fonder le 17 novembre 1979  Le Messager, au départ logé à Bafoussam. D’après Thomas Atenga, professeur à l’Université de Douala, dans un recueil intitulé Pius Njawé,  portrait d’un journaliste de combat, Le Messager est créé quand Pius Njawé a seulement 22 ans, étant ainsi le plus jeune directeur de publication du pays. A cette époque, Le parti unique (l’Union nationale du Cameroun, UNC) est alors à son apogée. Faire du journalisme se résume à rapporter des faits divers ou à parler de sport. L’ordinateur, l’internet, Facebook, whatsapp ne sont que des rêves. Les papiers sont écrits à la main, puis dactylographiées à l’aide  des machines mécanographiques, quand les calques étaient faits à l’imprimerie, il fallait les porter au préfet pour qu’il les censure, en barrant les textes critiques au régime. Le journal pouvait paraitre le lendemain avec trois ou quatre pages vides, avec la mention « censurés ».

Pius est devenu un martyr

Parfois, même après cette censure, l’administration pouvait juger qu’il est resté un article tendancieux, et le journaliste sera arrêté. Pius Njawé est passé par ce chemin, arrêté 126 fois comme indiqué précédemment. Le journal est taxé de feuille de choux, chiffon et autres, pendant que lui-même est traité d’analphabète. Quand tout cela ne le déstabilisait pas, on lui collait des procès ou on l’envoyait en prison. L’un des procès le plus célèbre qu’il a connu, c’est celui baptisé procès Monga Njawé Le Messager, déclenché par la publication dans Le Messager  le 27 décembre 1990 d’une lettre ouverte par Célestin  Monga, économiste, une lettre très critique à l’encontre de Paul Biya etdes principales institutions du pays. Njawé est absent du pays, mais au retour les deux hommes sont arrêtés. Comme l’affirme Thomas Atenga, en essayant de le faire taire, le régime de Yaoundé a fait de Pius Njawé non seulement un journaliste connu à travers le monde, mais aussi un ardent défenseur des droits de l’homme, en particulier de l’un des plus imprescriptibles d’entre eux : le droit à la libre expression. Pour ceux qui s’intéressent aux médias africains, Pius est ainsi devenu un martyr.

Malgré tout, Le Messager est prisé par le peuple. Il gagne en notoriété, les intellectuels en font leur tribune de débat, et l’on se souvient de ces échanges mémorables entre les professeurs Hubert Mono Ndjana et Maurice Kamto entre 1988 et 1989. Mono Djana soutenait que les Bamiléke empêchent l’action de Biya et Kamto répondait que les intellectuels comme Mono Djana ne disaient pas la vérité au Prince. Etudiants et fonctionnaires s’en régalaient. Son plus long séjour en prison sera entre 1997 et 1998, quand il passera 10 mois derrière les barreaux, après que Le Messager ait publié l’information selon laquelle le Président Paul Biya avait eu un malaise cardiaque alors qu’il présidait la finale de la coupe du Cameroun. Les juges voulaient qu’il donne sa source d’information pour être libéré, ce qu’il ne fit jamais. Il ne sera libéré que sous la pression des organisations de défense de la liberté de la presse et du droit d’accès à l’information, à la veille d’un sommet France Afrique qui devait se tenir à Paris.

Un cocktail Molotov

Dans l’intervalle, son combat a amené le gouvernement à promulguer la loi de 90 sur la communication sociale qui en son article premier « la liberté de presse garantie par la constitution s’exerce dans le cadre des dispositions de la présente loi. » Des radios et télévisions privées ont vu le jour. Il entreprend en 2002 de créer une  radio, baptisée Freedom Fm. Mais le gouvernent ne laissera jamais ce nouveau bébé de Njawé voir le jour. D’après ses dires, en haut lieu, on avait décidé que l’appellation Freedom Fm associé au nom Njawé faisait un cocktail molotov, qu’il ne fallait pas laisser exploser.

Thomas Atenga dans son ouvrage sur l’homme dit : « Njawé et le Nigérian Babafemi Ojudu sont les deux seuls journalistes africains dont les objets personnels sont exposés au Newseum de Washington. C’est dire qu’outre-Atlantique, sa légitimité n’a jamais fait l’objet de débats, son engagement et ses luttes pour la liberté d’expression et les droits humains lui assurant une reconnaissance incontestable.» Pius Njawé est parti en laissant un journal dont le slogan est encore un message : quand on a du caractère on l’affiche. Il a lutté pour obtenir le peu que l’on a aujourd’hui, et la génération actuelle a plus que jamais le devoir non seulement de la préserver, mais de l’améliorer.

Roland TSAPI, Journaliste 

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