Economie: Les Pme asphyxiées par les délais de paiement

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Parmi les difficultés qui plombent le développement de la petite et moyenne entreprise au Cameroun, figure en bonne place le délai de paiement des factures des marchés par les donneurs d’ordres, Etat ou grande entreprise.

Parmi les difficultés qui plombent le développement de la petite et moyenne entreprise au Cameroun, figure en bonne place le délai de paiement des factures des marchés par les donneurs d’ordres

Roland Tsapi.

Voici le schéma classique : une Pme est retenue pour exécuter un marché public ou dans une grande entreprise. Le bon de commande lui est remis en janvier par exemple. Son promoteur entame dès lors des démarches en vue d’obtenir un financement auprès de la banque, qui le lui accorde, avec des intérêts qui courent à partir du jour de la mise à disposition des fonds. Le délai d’exécution du marché est de deux mois. En fin février, le marché est terminé, mais il faut encore au moins deux semaines pour qu’il soit réceptionné, après quoi le procès-verbal de livraison est délivré. Nous sommes déjà au troisième mois. Au début du 4eme mois, la facture est déposée, et le donneur d’ordre dispose d’un délai légal de 90 jours pour la payer, c’est-à-dire que si tout se passe bien, cette facture doit être payée en fin juin. Et il faut vraiment préciser que c’est au meilleur des cas, car les Pme attendent parfois plus d’un an après le dépôt de la facture pour être payé. Mais en restant dans le meilleur des cas où la facture est payée dans les délais, c’est-à-dire en juin pour le cas cité en exemple, c’est cinq mois après que le promoteur de la Pme reçoit dans son compte le virement. Automatiquement, la banque saisi cet argent, se paye d’abord avec intérêt pour le prêt initialement contracté pour trois mois, avant de frapper les pénalités pour les deux mois de retard.

Pendant les 6 mois d’attente, toutes les charges liées à l’exploitation de la PME sont payées au comptant, sans aucun délai ni moratoire : les charges  salariales, locatives, d’électricité, de téléphone, d’internet, la Caisse nationale de prévoyance sociale (Cnps), les impôts etc. Finalement, le promoteur se rend compte qu’après le marché, il est endetté auprès de la banque, il a des arriérés de salaires, de loyers, il est harcelé par le fisc et encours des pénalités pour non déclaration et paiement des impôts, la Cnps est en embuscade, les factures d’eau et d’électricité sont accumulées… Pendant ce temps, la grande entreprise au profit de laquelle le marché a été réalisé, vend tout au comptant, et paye le fournisseur qui est la Pme à crédit. Elle, la grande entreprise, bénéficie pourtant de plusieurs  avantages : surliquidité, taux d’intérêt les plus bas ; facilité d’accès au crédit ; possibilité de lever les fonds sans compter son pouvoir de négociation…

La principale cause de mortalité

La question du délai de paiement  reste donc d’une importance capitale, pour une économie qui repose essentiellement sur les PME/PMI. Surtout que les impôts n’attendent pas, la Cnps non plus. Et il faut surtout noter que pendant ce temps,  le donneur d’ordre, que ce soit une entreprise ou l’Etat, jouit déjà du bénéfice du service rendu. Lors d’un diner débat baptisé E-Talk organisé par le mouvement patronal E-cam en 2013,  le coordonnateur technique à l’Agence de régulation des marchés publics du Cameroun (Armp), Thomas Mbeutcha reconnaissait que : «Le préfinancement des ouvrages par les Pme est une contrainte majeure que nous avons en ce moment. Parce que nous avons mené une étude qui montre dans le meilleur des cas, à peine 25% des marchés sont payés dans les délais». Il précisait d’ailleurs que cette situation fragilisait ces entreprises, et les pousse  à tricher dans la qualité des prestations. Dans une édition du magazine économique Horizon plus, le jeune promoteur de Pme Joseph Kuaté fait le plaidoyer suivant : « Comment pouvons-nous  faire autant de prévisions, entrevoir à l’horizon  une économie toute verdoyante, alors que notre tissu économique qui est constitué de plus de 80 % de PME/PMI souffre d’un mal si grave et profond ?

Que faire pour ne plus  tuer le génie des jeunes entrepreneurs qui n’ont pas accès au financement, mais qui, après plusieurs années d’économie  sur fonds propres, pensent contribuer à leur façon au développement de notre pays, et doivent attendre trois mois pour voir la facture de leur premier bon de commande payée ? N’est-ce pas là une approche assez désobligeante et décourageante ? Si nous attendons120 jours  pour être payés, les multiples charges auront eu raison de nous, et pour ceux qui arrivent à résister,  ils ne pourront réaliser que quatre bons de commande par an ! A quoi faut-il s’attendre ? Comme quoi,  le délai de paiement des factures, encore très long, est la principale cause de mortalité des PME/PMI, conclut-il. Il faut noter qu’entretemps la Pme n’a pas droit à l’erreur. Aucun retard de livraison ne lui est toléré, et parfois à la fin des travaux, réceptionner le marché est aussi un chemin de croix. L’Etat lui-même se trouve pénalisé, car ne pouvant recouvrer ses impôts, et tout le monde est perdant à la fin, l’économie en pâtit. Mais tout n’est pas perdu, comme le souligne Docteur Alaka Alaka, qui suggère à l’Etat de ramener le délai de paiement des factures des Pme et Pmi à 15 jours, au lieu de 90 jours comme le prévoit le texte néo colonial appelé Ohada.

Roland TSAPI, Journaliste

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