La Conac, pour accompagner la corruption

0

Parler de la corruption au Cameroun, c’est désormais comme parler d’un élément vital et indispensable pour la bonne marche de la société. Elle est devenue plus courante que l’eau potable, plus régulière que l’électricité et plus consommée que la bière, dont elle est même devenue synonyme.Le vocable bière signifie aujourd’hui plus de l’argent de corruption que cette boisson fermentée à base d’orgue et de houblon.

La corruption est devenue plus courante que l’eau potable, plus régulière que l’électricité. Plus la Conac prend de l’âge, mieux la corruption se porte

Roland Tsapi.

Au sortir d’une visite chez le président français le 31 octobre 2007, le président Paul Biya lui-même l’a reconnu Devant les journalistes de la télévision France 24 en ces termes : «La corruption est un vice qui n’est pas spécifique au Cameroun, c’est un phénomène mondial, mais nous avons pensé qu’un pays comme le nôtre, qui ne dispose pas de ressources énormes, a intérêt à limiter les déperditions d’argent et de fonds. Nous sommes déterminés à aller de l’avant et nous avons non seulement procédé à des arrestations avec des traductions de responsables devant les tribunaux, mais nous avons aussi mis en place un certain nombre de structures ». Parmi les structures dont il parlait, il y a la Commission nationale anti-corruption, la Conac. Placée sous l’autorité du Président de la République, la Commission nationale anti-corruption qui a son siège à Yaoundé, est un organisme public indépendant chargé de contribuer à la lutte contre la corruption. Créée le 11 mars 2006, elle est devenue opérationnelle depuis le 15 mars 2007.

Dans la pratique, la Conac a pour mission, entre autres, « de recueillir, de centraliser et d’exploiter les dénonciations et informations dont elle est saisie pour des pratiques, faits ou actes de corruption et infractions assimilées. » Elle peut également être saisie par toute personne physique ou morale de plainte ou de dénonciation pour faits ou actes de corruption. La possibilité donnée à tous les citoyens de dénoncer les actes de corruption est en principe louable, puisque tout le monde en est victime. Mais pour dénoncer, encore faut-il savoir où le faire. Le décret de création fixe le siège de la Conac à Yaoundé, et quand on parle de siège cela sous-entend qu’il y aura des agences ou des succursales. 10 ans après, la Conac reste confinée dans son siège à Yaoundé. Il n’existe aucune agence dans les 9 régions restantes du pays, pas d’antenne dans les départements. Pourtant la corruption est partout et dans tout le pays. Elle est dans les forêts, dans les champs, dans les eaux, sur les routes, en l’air, dans le sous-sol, dans les bureaux.

La corruption est devenue plus courante que l’eau potable, plus régulière que l’électricité. Plus la Conac prend de l’âge, mieux la corruption se porte

La corruption dans les services.

Plus la Conac prend de l’âge, mieux la corruption se porte

La notion de rapprocher l’administration de l’administré ne semble pas s’appliquer à la Conac. Comment ferait un Camerounais de Kolofata, de Kumbo, de Ndian, de Somalomo, de Ndom, de Koundoum, de Matomb, de Bangassina, de Kye Ossi, de Tokombéré, de Galim, pour dénoncer un acte de corruption ? Si le gouvernement avait pris la juste mesure de l’ampleur, et avait vraiment la volonté de lutter contre, pourquoi ne pas décentraliser cette commission pour la rendre plus accessible ? Même en invoquant le manque des moyens, la Conac aurait pu avoir au moins une agence à Douala, la capitale économique. Qui dit économie dit argent, et on sait que là où l’argent circule la corruption n’est jamais loin. Mais même ici, une victime de la corruption, même avec toute la volonté du monde de vouloir dénoncer, n’y parvient pas. Avec un peu de flair et de modernité, l’on aurait pu penser qu’à l’ère des nouvelles technologies de l’information et de la communication, les choses seraient plus faciles. Erreur. Sur le site internet de la Conac, il n’y a même pas de numéro de téléphone affiché.

Alors qu’on se serait attendu qu’il y n’ait pas un, mais plusieurs numéros de téléphones, tous les opérateurs confondus, et pourquoi pas tous des numéros verts. Le numéro vert, c’est-à-dire gratuit à l’appel, aurait au moins permis aux volontaire de pouvoir saisir facilement la Commission. Au final, la non présence de cette commission ailleurs que dans la capitale politique, l’indisponibilité des numéros de téléphones, aucune facilité donnée au citoyen pour la saisir, laissent un véritable doute sur la détermination d’aller de l’avant comme le disait le Président Paul Biya. Pourtant à l’heure du numérique, les choses seraient allées plus vite. Dans un passé récent, il a fallu juste une vidéo postée sur les réseaux sociaux montrant deux gendarmes du peloton motorisé en train de racketter les usagers à Douala, pour que ces derniers soient mutés puis révoqués du corps par le secrétaire d’Etat à la gendarmerie. Mais les acteurs de la corruption sont bien conscients des failles, et les exploitent au maximum. Pas étonnant que plus la Conac prend de l’âge, mieux la corruption se porte, alors qu’on se serait attendu qu’après 10 ans d’existence, le fléau soit en net recul. Finalement, pour un régime qui se nourrit de la corruption, prétendre lutter efficacement contre le fléau, c’est comme un serpent qui veut se mordre la queue.

Roland TSAPI, Journaliste

Share.

About Author

Leave A Reply